_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et
coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu
pris._
En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint
en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement
à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de
léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent
glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris;
là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent
d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes
ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de
viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent
habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières
d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois
Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et
se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.
Note 162: _Le roy._ Du roy.
Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_,
tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.
En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa
de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de
saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom
Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de
Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans
maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.
Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.
Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et
conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy
Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.
En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il
avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de
Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans
grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne
vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par
messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force,
il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et
la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de
rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient
tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il
avoient riens eu par male raison.