ANNEE 1201.

_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et

coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée

entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon

et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens

authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu

confermée et la terre entr'eux divisée[160].

Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de

France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_.

Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa

madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy

d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys

toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que

le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus

luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la

mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.

En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité

Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour

de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist

sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte

églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement

se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point

après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien

assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce

concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura

fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de

la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et

de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin

et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les

légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses

messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne

vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et

les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi

tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout

vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour

quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy

des mains aux Romains à celle fois[161].

Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche

complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après

bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance

d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant

affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles

il les avoit mis.

_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en

Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq

ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa

femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils

qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant

le conte son seigneur trespassa.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 104 / 446 题