_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy
Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses
meilleurs chevaliers._
Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son
serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais
estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy
Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la
contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par
conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon
qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].
Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie.
Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu
de se garder de lui.
Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les
aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il
assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le
siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie
et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le
gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers,
d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses
Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever
du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept
sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui
dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des
François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et
menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy
Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si
soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent
armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et
François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars,
chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent
retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et
plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et
maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et
despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.
Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de
l'Eure, à sept lieues d'Evreux.
Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il
pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle
manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir
et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François
qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville
rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec
s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy
eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist
tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit
qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent
pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison
de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte
Robert de Dreux.
_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de
ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de
Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car
entre les autres bonnes oeuvres qu'il fist, dont il en fist maintes,
fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens:
Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour
l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il
créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter
mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de
leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit
que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que
mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour,
et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en
autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon
cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles
estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis
sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et
les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la
Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au
siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry
l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son
devancier et en mort et en vie.
Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches.
--_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même
nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq
lieues de Paris.
Note 142: _Raembeur_. Rédempteur.
Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux
sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits
français_, t. 2, p. 97.)
Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de
Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.