ANNEE 1196.

_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy

Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses

meilleurs chevaliers._

Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son

serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais

estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy

Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la

contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par

conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon

qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].

Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie.

Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu

de se garder de lui.

Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les

aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il

assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le

siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie

et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le

gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers,

d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses

Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever

du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept

sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui

dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des

François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et

menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy

Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si

soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent

armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et

François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars,

chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent

retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et

plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et

maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et

despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.

Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de

l'Eure, à sept lieues d'Evreux.

Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il

pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle

manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir

et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François

qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville

rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec

s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy

eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist

tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit

qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent

pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison

de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte

Robert de Dreux.

_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de

ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de

Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car

entre les autres bonnes oeuvres qu'il fist, dont il en fist maintes,

fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens:

Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour

l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il

créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter

mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de

leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit

que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que

mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour,

et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en

autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon

cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles

estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis

sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et

les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la

Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au

siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry

l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son

devancier et en mort et en vie.

Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches.

--_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même

nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq

lieues de Paris.

Note 142: _Raembeur_. Rédempteur.

Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux

sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits

français_, t. 2, p. 97.)

Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de

Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 91 / 446 题