_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris
quant il retornoit d'oultre-mer._
Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des
parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient
que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy
occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis
nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et
puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre
avant l'avènement des deux roys.
Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.
De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi
de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de
son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles.
Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se
conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil
envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en
sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient
à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre
par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy
les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].
Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes
corporis sui,» dit Rigord.
Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les
lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées
d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et
demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans
souspeçon.
Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre.
Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre
d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry
estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant
noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu
mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et
tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de
temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et
Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais
toutesvoies eschapa il à pou de yens.
Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes
Histriæ.»
Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la
ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour
vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de
promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur
povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la
franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des
crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que
jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa:
mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il
s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une
ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de
ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.
Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_.
Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit
l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy
prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult
povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui
est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à
l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et
le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui
monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à
l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car
il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et
prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il
s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.
Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer
estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que
la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys
s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service
Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast
avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié
paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé
mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et
povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et
sans parfaire son pélerinage.
Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui
là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la
constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort
à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent
la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à
Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte
terre, et de la noble lignié des roys de France.