ANNEE 1191.

_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint

Denis et de ses compaignons furent trais hors._

Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils

le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que

physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se

désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust

recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le

glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus,

en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et

la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint

Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le

couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du

peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de

Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et

mains glorieux corps sains.

Note 106 _Disintère._ Dyssenterie.

Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il

ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs

jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon

fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement,

par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs

dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en

plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du

bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en

l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir),

le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle

maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.

Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les

processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi

chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à

Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et

devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et

mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques

tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se

départirent en grant amour et en grant humilité.

Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant

joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys

avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point

escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel

pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que

Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du

peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si

destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre.

_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi

son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue

haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut,

selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le

preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de

Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra

souffisans despens en ses propres maisons.

Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers,

non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si

faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur,

pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui

point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en

grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses

privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors

de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et

l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur.

En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et

miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne,

le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et

pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte

Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.

Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le

conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot

tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là

ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le

même chroniqueur.

En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil

l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de

France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où

il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé

sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans

reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en

vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient

présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la

benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte

terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa

miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy

crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu

la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir

reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la

royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de

religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu

monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient

venus en pélerinage de divers pays.

Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux.

Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases

d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial.

Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment

scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il

orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel

d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les

pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour

effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en

ont une partie).

Note 109: _Mesmement._ Surtout.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 73 / 446 题