_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy
Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._
Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il
fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à
grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes.
Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il
voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils
Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour
l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.
Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart
d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart
demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la
parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que
le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy
Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce
partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de
par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de
Bretaigne.
Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage.
Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres
chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par
l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers
et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre
cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu
de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres
dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et
toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient
trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un
sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze
deniers.
Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi
l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria
qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à
l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur
qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit
que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa
terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient
paisiblement, sans luy faire grief né dommage.
Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le
roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de
passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie
appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust.
Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le
semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer
avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu
que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et
par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa
mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité
d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il
espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par
fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda
le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges
au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les
contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient
jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier
passage de mars.
Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.
Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun
qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit
et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy
Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les
deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors
commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].
Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la
convention passée entre les deux rois avant le départ de
Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le
récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer
ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)