ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy

Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._

Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il

fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à

grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes.

Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il

voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils

Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour

l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.

Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart

d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart

demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la

parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que

le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy

Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce

partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de

par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de

Bretaigne.

Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage.

Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres

chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par

l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers

et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre

cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu

de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres

dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et

toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient

trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un

sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze

deniers.

Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi

l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria

qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à

l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur

qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit

que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa

terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient

paisiblement, sans luy faire grief né dommage.

Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le

roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de

passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie

appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust.

Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le

semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer

avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu

que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et

par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa

mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité

d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il

espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par

fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda

le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges

au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les

contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient

jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier

passage de mars.

Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.

Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun

qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit

et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy

Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les

deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors

commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].

Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la

convention passée entre les deux rois avant le départ de

Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le

récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer

ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 69 / 446 题