_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._
Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent
quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne
huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous
les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les
barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à
pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage
qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la
dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce
dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une
constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés
devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de
celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus
seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les
seigneurs trefonciers des lieux.
Note 74: _Quaranteine._ Carême.
Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt
n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur
la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam
Christianis.»
Note 76: C'est-à-dire: _les intérêts_.
Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy
Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de
Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est
appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le
conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda
par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit
contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit
juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors,
qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres
devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour
et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur
pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que
chascun s'en feust retourné en sa terre.
Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy.
Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient
ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult
grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton,
et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit
devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.
Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues
de Chateauroux.
Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment
trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté
ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié,
et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant
disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli
soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si
habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y
chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout
l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce,
il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent
graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes.
Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans
apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou
de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le
conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois
seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient
venues, né puis ne furent véues.
Note 79: _Marchois._ Marais.