_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux
roys se croisièrent ensemble._
Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent
de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy,
et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la
crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les
péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie,
avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains
milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des
frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix
prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem
et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche,
et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant
défense dont il sont.
_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt
et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au
dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux
heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de
septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris,
en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de
joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept
nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et
rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur
pour gouverner la couronne de France après le décès son père.
Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai
pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de
Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des
_Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de
Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France:
Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se
vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en
son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié
au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous
partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il
me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon
roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous
l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire
ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où
lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la
vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car
vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne
demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle
fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an
de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.»
(F° 253, v°.)
Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux.
Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par
toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des
cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les
nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent
grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie
des roys de France.
_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain,
apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire
l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers,
en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation.
Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps
notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la
coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable
estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde
Nostre-Seigneur.
Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et
inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises
que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.
Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui
est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement
le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant
eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys
se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer
la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là
estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre
l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par
miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se
croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne;
Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de
Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de
Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le
conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de
Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers;
Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.
Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle,
appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de
la chanson de Quenes de Béthune:
Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé
Quant vous m'avés reprouvé mon éage;
Sé j'avoie mon jouvent tout usé,
Si sui-je riche et de si haut parage
Qu'on m'ameroit à petit de beauté.
Encor n'a pas un mois entier passé,
Que li marchis m'envoia son message,
Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté.
Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte
de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat.
Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai
donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de
Chartres_.
Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque
de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult
d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et
en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en
la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent
aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le
Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la
Sainte-Croix[73].
Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les
antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir
d'une si mémorable conférence.