_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il
haioit menesteriaux._
Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe
fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre
retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles
furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu
parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse
Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et
commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres
manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les
bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des
mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des
iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui
engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération
regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors
commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes
pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par
nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le
preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir
nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.
Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres
manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et
des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus
appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et
chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses
guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent
faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune
fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par
grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir
achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si
ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les
donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste,
dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an
vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy
regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du
siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à
aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au
diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il
donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne
estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la
font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le
preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.
Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de
la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes:
_Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du
XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange:
«Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate
pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et
crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim,
sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et
curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm
rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot
_Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des
_Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne
Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ
predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de
_Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_),
le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit
mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en
latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et
_Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de
_gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards),
parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables
aux jongleurs.
Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus
quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum
picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»
Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes,
auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ
contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,»
disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait
répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en
mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.