ANNEE 1186.

_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il

haioit menesteriaux._

Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe

fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre

retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles

furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu

parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse

Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et

commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres

manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les

bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des

mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des

iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui

engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération

regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors

commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes

pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par

nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le

preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir

nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.

Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres

manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et

des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus

appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et

chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses

guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent

faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune

fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par

grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir

achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si

ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les

donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste,

dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an

vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy

regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du

siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à

aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au

diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il

donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne

estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la

font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le

preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.

Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de

la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes:

_Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du

XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange:

«Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate

pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et

crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim,

sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et

curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm

rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot

_Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des

_Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne

Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ

predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de

_Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_),

le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit

mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en

latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et

_Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de

_gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards),

parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables

aux jongleurs.

Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus

quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum

picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»

Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes,

auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ

contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,»

disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait

répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en

mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 48 / 446 题