_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte
Geffroy de Bretaigne._
Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy
Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy
d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu
martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa
femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble
comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et
religieuse et plaine de bonnes moeurs. Et pour la bonne renommée de la dame
dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage
jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le
roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement.
Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste
moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses
barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de
coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il
traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il
livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les
messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant
prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas
leur seigneur.
En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit
accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult
l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se
hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant
luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à
luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de
temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre.
Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les
chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien
atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant
luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy
rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal
estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist
mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de
l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris.
Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte
Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult
reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il
amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de
si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les
calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies
receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna
son cuer aux oeuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de
Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un
devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second,
pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au
tiers et au quart le chapitre de léans.
Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor.
_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la
huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de
lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le
onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et
au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu
bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.