ANNEE 1186.

_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de

monsieur saint Denis de France._

En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit

nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les

membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit

grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé

et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui

plus vigoureusement gouvernast l'églyse.

Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi

la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre.

Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour,

si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors

mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le

couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may.

Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au

gouvernement de l'églyse devant tous.

Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent

moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy

noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un

eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult

débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu

premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans

contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en

bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois

et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre,

et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les

amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura

par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né

contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu

le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et

regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et

deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist

né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de

son palais.

Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil

d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et

pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda

l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous

ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en

épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme

en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à

office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et

célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la

présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la

quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt

et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.

_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est

appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune

particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la

Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de

onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court.

Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.

Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:

«In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 44 / 446 题