_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de
monsieur saint Denis de France._
En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit
nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les
membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit
grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé
et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui
plus vigoureusement gouvernast l'églyse.
Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi
la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre.
Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour,
si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors
mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le
couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may.
Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au
gouvernement de l'églyse devant tous.
Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent
moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy
noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un
eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult
débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu
premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans
contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en
bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois
et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre,
et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les
amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura
par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né
contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu
le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et
regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et
deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist
né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de
son palais.
Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil
d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et
pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda
l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous
ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en
épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme
en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à
office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et
célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la
présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la
quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt
et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est
appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune
particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la
Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de
onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court.
Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit:
«In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_.