Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si
durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour
l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le
conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme
d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il
préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.
Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la
présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de
Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en
possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les
dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis
le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la
paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu
faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu
confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à
Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.
Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit
plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.
Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult
monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui
moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens
racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une
partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.
Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier
près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les
chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ
l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs
chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si
avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et
flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns
des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où
l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit.
Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent
humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et
qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.
Note 33: _Soièrent._ Coupèrent.
Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust
que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le
remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur
rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre,
il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui
avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux
chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les
blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année
herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent
ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu
estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté.
_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de
Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.
_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui
est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy
Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35].
Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.
Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous
l'année 1183.