ANNEE 1184.

_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de

Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._

Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent

quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint

contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la

conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre

aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par

évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le

conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le

roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en

saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la

perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et

amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par

promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si

cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais

ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles

d'iraignes.

A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne.

Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la

contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui

sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla

d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de

sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot

son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte,

il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et

couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.

Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il

orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes

leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous

en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors

envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde

de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux

avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur

pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire,

l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement

à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de

Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et

la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et

toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31]

je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces

tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent

à toi et à tes hoirs.»

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 24 / 446 题