_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy
Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il
feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna
de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et
retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs,
prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17].
Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien
l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse
françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte
de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts
qu'on leur supposoit.
Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés.
Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux
rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient
receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la
manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne
et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons
leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans
nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu,
qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le
conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne
luy porent les barons le cuer fraindre né amollier.
Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui
prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez
légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult
merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier:
_Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute!
Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le
terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à
vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi
les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il
vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et
enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit
mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son
règne le tiers.