ANNEE 1181.

_Coment il chaça les juifs de France, pour le despit qu'il faisoient à

sainte églyse._

En celui temps habitoient juifs à Paris et par tout le royaume de France en

trop grant abondance et multitude. Assemblés estoient de diverses parties

du monde, pour la paix de la terre et pour la liberté du pays et de la

gent; car il avoient oï parler de la fierté et de la noblesse des roys de

France encontre leurs ennemis, de leur pitié et miséricorde envers leurs

subgiés. Pour ceste raison les plus grans et les plus sages en la loy Moyse

estoient venus en France et habitoient à Paris. En la cité demourèrent si

longuement que il enrichirent, si que il achatèrent à bien près la moitié

de la cité. Et contre l'institucion saincte églyse avoient serjens et

chamberières crestiens qui estoient manans avecques eulx en leurs hostels,

apertement les faisoient judaïser et départir de la loy crestienne. Les

bourgeois, les chevaliers et les païsans des villes voisines estoient en si

grant subjection vers eulx, por les grans deniers qu'il leur devoient,

qu'il prenoient leur meubles et leur possessions, et les autres les

vendoient pour euls paier. Et les autres tenoient prisons[12] en leur

maisons par leur seremens, en aussi grant subjetion comme chétifs sont en

chartre. Mais quant le roy sot que la crestienne foy estoit en si grant

vilté tenue, il fu moult esmeu de pitié et de compassion: à un bonhomme se

conseilla qui avoit nom Bernart[13], lequel estoit saint homme et religieux

qui en ce temps menoit vie solitaire au bois de Vincennes.

Note 12: _Prisons._ Prisonniers.

Note 13: _Bernart_, prieur de Grammont.

Celluy luy loa qu'il relachast et quitast tous les crestiens de son royaume

des debtes qu'il devoient aux Juis, si en retenist la quarte partie à soy

s'il vouloit. Ce fu la première raison pour quoy il bouta tous les Juis

hors de son royaume.

La seconde cause fu telle qu'il traictoient et menoient vilainement et

ordement les aournemens des églyses qu'il tenoient en gaiges, pour la

nécessité du peuple, comme textes d'or, calices d'or et d'argent, chapes et

chasubles et mains aultres garnemens. Si vilainement les tenoient en la

honte de saincte églyse qu'il faisoient soupes en vin à leurs juiziaux[14]

ès calices beneois et sacrés à Dieu, en quoy le corps Nostre-Seigneur est

consacré et beneoit au saint sacrement de l'autel. Maintes aultres

énormités faisoient-il en despit de Nostre-Seigneur, en comble de leur

dampnacion. Si ne prenoient pas garde à ce qu'il treuvent escript en leur

loy, coment Baltasar, roy de Babiloine, fu occis à sa table pour ce qu'il

faisoit mengier sa gent aux vaissiaux que Nabugodonosor avoit aportés du

temple, quant il eut prins Jhérusalem, et une main lui escript en la paroy

devant luy: Mané-Thecel-Pharès.

Note 14: _Juiziaux._ Petits Juifs. Rigord dit: «Infantes eorum offas

in vino factas comedebant.»

La tierce raison pour quoy il furent bannis fu telle: qu'il se doubtoient

moult durement que le roy ne commandas à cerchier leurs maisons et que l'en

ne préist quanques on trouvast du leur. Un en y eut de Paris qui avoit

pluseurs garnemens d'autel, comme croix d'or à pierres précieuses, textes,

calices. Toutes choses bouta en un sac et les jeta ès chambres privées[15].

En celle ordure demourèrent une pièce les choses benoites jusques à tant

que crestiens les y trouvèrent si comme Dieu le voult.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 13 / 446 题