ANNEE 1180.

_Coment il fu de rechief à Saint-Denis et se fist couronner, et du

trespassement son père.--Ce sont les fais du second an._

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins, en la quarte kalende de

juing, droitement le jour de l'Ascension, ala le roy à Saint-Denys en

France, et se fist couronner de rechief devant le maistre autel de l'églyse

par le conseil d'aucuns preud'hommes et sages qui environ luy estoient. Le

jour meisme, espousa la noble roine Ysabel, fille Baudouin le comte de

Hainaut et niepce le conte Phelippe de Flandres qui en ce jour porta devant

le roy Joyeuse, l'espée du grant roy Charlemaine, si comme il est droit

acoustumé au couronnement des roys. Mais tandis comme le roy et la royne

estoient les chiefs enclins, à genous devant l'autel, et il entendoient la

bénéiçon des espousailles que Guy l'archevesque de Sens leur faisoit, en la

présence des barons et des prélas qui là estoient, advint une aventure qui

est bien digne de mémoire.

Tant y eut assemblé de peuple des chastiaux et des villes voisines pour

véoir la feste et la solempnité, et pour véoir le roy et la royne couronner

ensemble que trop y estoitgrant la presse et le tumulte du peuple. Pour

celle noise apaisier, et pour le murmure de la gent refrener se leva un

chevalier de la court du roy qui commença à tournoier parmi l'air une verge

qu'il tenoit en sa main. Ainsi comme il la démenoit despourvuement amont et

aval, il assena quatre des lampes d'utile d'olive qui pendent devant

l'autel, à un seul coup les brisa toutes quatre et respandi l'uille

droitement sur le chief le roy et la royne qui estoient à genoulx. Si ne

doit-on pas cuider que ceste chose avenist d'aventure; mais ainsi comme par

divine ordonnance en signe de plenté des dons du saint Esperit qui lui fu

d'amont transmis, à espandre et à mouteploier la gloire de son nom et la

renommée de ses fais par toutes terres. Dont il sembla assez proprement que

la parole que Salmon dist ès cantiques feust dicte pour luy, ainsi comme

s'il voulsist dire: «La gloire et la renommée et la sapience de ton nom

sera espandue de l'une mer jusqu'à l'autre.» Car par uille nous sont ces

trois choses signefiées: renommée, gloire et sapience. Et de ces trois

graces fut-il enluminé en toute sa vie; car il fu renommé par victoires,

glorieux en ses fais, sage en ce qu'il doubta Dieu, et en son royaume

sagement gouverner.

En cel an trespassa son père le bon roy Loys en la quarte kalende

d'octobre, à un jour d'un jeudi. A Paris fu mort qui est la maistre cité du

royaume. Si semble qu'il fust ordonné par divine provision que cil qui

estoit roy et chief du royaume de France, et qui sainctement avoit

tousjours vescu, trespassa du palais en palais, et du règne transitoire au

règne perpétuel que oeil ne vit né oreilles n'oïrent né cuer d'homme ne

pourroit penser, que Dieu appareilla à ceulx qui aiment vérité. Quant le

corps fu enbasmé et appareillié, il fu porté à l'abbaye de Barbéel qu'il

avoit fondée. La royne Ale sa femme fist faire sur luy une tombe d'or,

d'argent et de pierres précieuses de merveilleuse ouvrage et de riche.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 11 / 446 题