ANNEE 1180.

_Coment il fu couronné à Rains à la feste de la Toussains, et fu appelée

Auguste._

Droit à la feste de Toussains fu Phelippe-Auguste couronné à Rains, selon

la manière et la coustume des anciens roys. Là furent présens tous les

prélas et les barons du royaume de France, et son oncle Guillaume

l'archevesque de Rains, prestre et cardinal de Saint-Sabine, qui en ce

temps estoit légat en France. Et fu présent à son couronnement le roy Henry

d'Angleterre, qui à celle journée luy tint d'une part la couronne sur son

chief moult dévotement, par la raison de son hommage et de droicte

subjection, qui avecques les aultres princes et prélas crioit moult

hautement: Vive rois! vive rois![8] Et en ce jour que le roy fu couronné il

avoit quatorze ans d'aage tous parfais, dès la feste saint Timothée et

saint Simphorian, qui jà estoit passée. Si estoit le quinzième an

commencié.

Note 8: _Vive rois! Vivat rex!_ Je n'ai pas ici suivi l'orthographe

des manuscrits de Charles V, mais celle des manuscrits copiés sous

Philippe de Valois.

Son père, le bon roy Loys, ne fut pas à Rains au couronnement; car il

estoit jà surpris de paralisie si qu'il ne povoit mais aler né chevauchier.

Nous n'avons pas propos de descrire toutes les choses qu'il fist à

l'encommencement de son règne; car la grandeur de l'euvre et simplesce de

nostre sens et de nostre parole serait trop à charche[9] et à ennuy à ceulx

qui ont acoustumé à oïr choses bien faictes et bien dites et briefment.

Note 9: _A charche._ Pour _à charge_. «Ne delicatis auditorum auribus

fastidium generaret.»

Au commencement doneques de son règne, il eut jà paour de Nostre-Seigneur

fermée en son cuer. Pour ce avoit biau commencement d'estre sage; car ainsi

comme dit Salmon: «La paour de Nostre-Seigneur si est le droit commencement

de sapience.» Dont il prioit humblement en ses oroisons qu'il lui daignast

adrecier toutes ses voies et tous ses fais. Il ama justice comme sa propre

mère; il essauça miséricorde par-dessus justice, et tant coment il pot et

dut, il garda tousjours vérité, n'onques de luy ne l'estrangea; et pour ce

qu'il luy plut au commencement de son règne et au temps de son aage et de

sa jeunesce à soy exerciter en ces glorieuses vertus, il avint après, si

comme il doubtoit Dieu, il commanda expressément que tous ceulx de son

hostel et de sa court le craingnissent et doubtassent, si comme toute

créature doit faire.

Et pour ce qu'il avoit horreur et abominacion sur toutes choses de

gloutonnies et des horribles seremens que ces gloutons jureurs juroient

souvent, et adès font en ces cours et en ces tavernes, il commanda que sé

nul, feust chevalier feust aultre, faisoit nuls tels seremens en sa court,

qu'il feust plungié en fleuve ou en marchois[10]. Expressément commanda que

cet establissement feust gardé et tenu de tous.

Note 10: _Marchois._ Marais.

Après ce que le roy fu couronné, il vint à Paris; lors commanda à faire une

besoingne qu'il avoit conceue de long-temps devant en son cuer; car il

avoit oï dire maintes foys aux enfans qui estoient nourris avec luy que les

juifs qui à Paris manoient, prenoient chascun an un crestien le grant

vendredi qui est en la sepmaine peneuse, et le menoient en leurs

croutes[11] soubs terre, et en despit de Nostre-Seigneur qui en ce jour fu

crucifié, le tourmentoient et crucifioient; et au derrenier l'estrangloient

en despit de la foy crestienne, et avoient ceste chose faicte maintes fois

au temps de son père, et avoient esté convaincus du fait et ars. Et en

celle manière fu sainct Richart martirié dont le corps gist à

Saint-Innocent de Champeaux; pourquoy Nostre-Seigneur a puis fait maintes

miracles en l'églyse où le corps de lui repose.

Note 11: _Croutes._ Grottes. De _crypta_.

Diligemment fist le roy enquérir sé c'estoit voirs ou non. Il trouva que

c'estoit vérité, si comme renommée le raportoit, et lors commanda que les

juifs feussent prins partout le royaume de France. Prins furent par un

samedi en leurs synagogues en la sixième kalende de mars. Despoillés furent

d'or et d'argent et de robes ainsi comme leur pères anciens despoillèrent

les Egypciens quant il trespassèrent la rouge mer au temps Moyse le

prophète. Et en ce fu senefié la persécution qu'il orent puis quant il

furent tous bannis du royaume de France.

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 7 / 446 题