ANNEE 1175.

_Coment il fu né, et de l'avision son père._

[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy

Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et

saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2]

Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit

saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes

qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy

gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la

noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se

convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit

vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la

miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles:

«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en

jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton

regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme

autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie

qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci

de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps,

noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il

ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes

et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies

miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes

jours.»

Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit

le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de

France_, tome XVII, p. 4 et suiv.)

Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet

vocari.»

Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le

peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna

un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement)

et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de

saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à

Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le

royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast.

Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui

représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en

ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à

boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient

tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle

avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul

homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat

en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose

jusques après sa mort.

Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de

religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu

couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après

plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy

Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.)

Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 3 / 446 题