_Coment il fu né, et de l'avision son père._
[1]En l'an de l'Incarnation mil cent-soixante-cinq fu né le bon roy
Phelippe, en la onziesme kalende de septembre, à la feste saint Thimotée et
saint Simphorian. (Quant l'enfant fu né,) il fu appelé[2]
Phelippe-Dieudonné par anthonomasie; car le roy Loys son père qui estoit
saint homme et bon crestien avoit receu plusieurs filles de trois femmes
qu'il avoit espousées, n'avoir ne povoit nul hoir masle qui après luy
gouvernast le royaume de France: mais à la parfin le preud'homme et la
noble roine Ale sa femme et tout le clergié et tout le royaume se
convertirent à aumosnes et oroisons. Et le preud'homme qui pas n'avoit
vaine gloire né présumpcion de ses mérites, mais espérance en la
miséricorde de Nostre-Seigneur, requist à Dieu un fils par telles parolles:
«Sire Dieu, je te prie qu'il te souviengne de moy, et que n'entres pas en
jugement contre ton sergent; car nul homme qui vive n'est jugié en ton
regart; mais soies piteux à moy pécheur. Et sé j'ai pechié ainsi comme
autre homme, espargne moy toutevoies, et sé j'ai ricus fait en toute ma vie
qui te plaise, je te pri qu'il ne périsse par mes péchiés. Sire, aies merci
de moy selon ta grant miséricorde et me donne un fils hoir de mon corps,
noble gouverneur du royaume de France, à la confusion de mes ennemis, qu'il
ne me puissent reprouchier et dire: T'espérance si est vaine, tes aumosnes
et tes oroisons sont péries. Mais tu, Sire, selon ta volenté me soies
miséricors, et commande que mon esperit soit en paix receu en la fin de mes
jours.»
Note 1: À compter d'ici, notre chroniqueur de Saint-Denis reproduit
le texte des _Gesta Philippi-Augusti_ de Rigord. (Voy. _Historiens de
France_, tome XVII, p. 4 et suiv.)
Note 2: _Il fu appelé_. Il faudroit: _Il doit être appelé_. «Debet
vocari.»
Telles prières faisoit le roy à nostre Seigneur, tout le clergié et le
peuple du royaume: et nostre Sire qui pas ne refusa ses prières, lui donna
un fils qui eut à nom Phelippe Dieudonné (qu'il fist nourrir sainctement)
et introduire plainement en la foy Jhésu-Crist et ès commandement de
saincte églyse. Et quand il fu en aage convenable il le fist couronner à
Rains à grant sollemnité, et vesqui puis tant qu'il le vit gouverner le
royaume glorieusement, près d'un an avant ce qu'il trespassast.
Une avision merveilleuse vit le roy en dormant. Celle avision lui
représentoit que Phelippe son fils tenoit un calice d'or en sa main, et en
ce calice qui estoit tout plain de sang humain administroit et donnoit à
boire à tous ses princes et à ses barons, et luy sembloit qu'il buvoient
tous du sang en ce calice que l'enfant tenoit. Le preud'homme céla celle
avision jusques au derrenier de sa vie, n'oncques ne la voult reveler à nul
homme, sé ne fust à Henry, évesque d'Albanne, qui en ce temps estoit légat
en France. Mais avant le conjura de Nostre-Seigneur qu'il téust ceste chose
jusques après sa mort.
Quant le bon roy fu trespassé, cil Henry révéla l'avision à mains hommes de
religion. Il trespassa de ce siècle, en celle année meisme que son fils fu
couronné, et fu mort en la cité de Paris, si comme nous traiterons cy après
plus plainement; car il nous convient traictier des fais le bon roy
Phelippe selon chascune année (si comme l'istoire l'enseingne.)