E. A.

Paris, 3 novembre 1861.

I -- Où l'on tue le veau gras pour fêter le retour d'un enfant

économe.

Le 18 mai 1859, Mr Renault, ancien professeur, de physique et de

chimie, actuellement propriétaire à Fontainebleau et membre du

conseil municipal de cette aimable petite ville, porta lui-même à

la poste la lettre suivante:

«À monsieur Léon Renault, ingénieur civil, bureau restant,

Berlin, Prusse.

«Mon cher enfant,

«Les bonnes nouvelles que tu as datées de Saint-Pétersbourg nous

ont causé la plus douce joie. Ta pauvre mère était souffrante

depuis l'hiver; je ne t'en avais pas parlé de peur de t'inquiéter

à cette distance. Moi-même je n'étais guère vaillant; il y avait

encore une troisième personne (tu devineras son nom si tu peux)

qui languissait de ne pas te voir. Mais rassure-toi, mon cher

Léon: nous renaissons à qui mieux mieux depuis que la date de ton

retour est à peu près fixée. Nous commençons à croire que les

mines de l'Oural ne dévoreront pas celui qui nous est plus cher

que tout au monde. Dieu soit loué! Cette fortune si honorable et

si rapide ne t'aura pas coûté la vie, ni même la santé, s'il est

vrai que tu aies pris de l'embonpoint dans le désert, comme tu

nous l'assures. Nous ne mourrons pas sans avoir embrassé notre

fils! Tant pis pour toi si tu n'as pas terminé là-bas toutes tes

affaires: nous sommes trois qui avons juré que tu n'y

retournerais plus. L'obéissance ne te sera pas difficile, car tu

seras heureux au milieu de nous. C'est du moins l'opinion de

Clémentine... j'ai oublié que je m'étais promis de ne pas la

nommer! Maître Bonnivet, notre excellent voisin, ne s'est pas

contenté de placer tes capitaux sur bonne hypothèque; il a rédigé

dans ses moments perdus un petit acte fort touchant, qui n'attend

plus que ta signature. Notre digne maire a commandé à ton

intention une écharpe neuve qui vient d'arriver de Paris. C'est

toi qui en auras l'étrenne. Ton appartement, qui sera bientôt

votre appartement, est à la hauteur de ta fortune présente. Tu

demeures... mais la maison a tellement changé depuis trois ans,

que mes descriptions seraient lettre close pour toi. C'est Mr

Audret, l'architecte du château impérial, qui a dirigé les

travaux. Il a voulu absolument me construire un laboratoire digne

de Thénard ou de Desprez. J'ai eu beau protester et dire que je

n'étais plus bon à rien, puisque mon célèbre mémoire sur la

_Condensation des gaz_ en est toujours au chapitre IV, comme ta

mère était de complicité avec ce vieux scélérat d'ami, il se

trouve que la Science a désormais un temple chez nous. Une vraie

boutique à sorcier, suivant l'expression pittoresque de ta vieille

Gothon. Rien n'y manque, pas même une machine à vapeur de quatre

chevaux: qu'en ferai-je? hélas! Je compte bien cependant que

ces dépenses ne seront pas perdues pour tout le monde. Tu ne vas

pas t'endormir sur tes lauriers. Ah! si j'avais eu ton bien

lorsque j'avais ton âge! J'aurais consacré mes jours à la science

pure, au lieu d'en perdre la meilleure partie avec ces pauvres

petits jeunes gens qui ne profitaient de ma classe que pour lire

Mr Paul de Kock! J'aurais été ambitieux! J'aurais voulu attacher

mon nom à la découverte de quelque loi bien générale, ou tout au

moins à la construction de quelque instrument bien utile. Il est

trop tard aujourd'hui; mes yeux sont fatigués et le cerveau lui-

même refuse le travail. À ton tour, mon garçon! Tu n'as pas

vingt-six ans, les mines de l'Oural t'ont donné de quoi vivre à

l'aise, tu n'as plus besoin de rien pour toi-même, le moment est

venu de travailler pour le genre humain. C'est le plus vif désir

et la plus chère espérance de ton vieux bonhomme de père qui

t'aime et qui t'attend les bras ouverts.

«J. RENAULT.

«P. S. Par mes calculs, cette lettre doit arriver à Berlin deux

ou trois jours avant toi. Tu auras déjà appris par les journaux du

7 courant la mort de l'illustre Mr de Humboldt. C'est un deuil

pour la science et pour l'humanité. J'ai eu l'honneur d'écrire à

ce grand homme plusieurs fois en ma vie, et il a daigné me

répondre une lettre que je conserve pieusement. Si tu avais

l'occasion d'acheter quelque souvenir de sa personne, quelque

manuscrit de sa main, quelque fragment de ses collections, tu me

ferais un véritable plaisir.»

Un mois après le départ de cette lettre, le fils tant désiré

rentra dans la maison paternelle. Mr et Mme Renault, qui vinrent

le chercher à la gare, le trouvèrent grandi, grossi et embelli de

tout point. À dire vrai, ce n'était pas un garçon remarquable,

mais une bonne et sympathique figure. Léon Renault représentait un

homme moyen, blond, rondelet et bien pris. Ses grands yeux bleus,

sa voix douce et sa barbe soyeuse indiquaient une nature plus

délicate que puissante. Un cou très blanc, très rond et presque

féminin, tranchait singulièrement avec son visage roussi par le

hâle. Ses dents étaient belles, très mignonnes, un peu rentrantes,

nullement aiguës. Lorsqu'il ôta ses gants, il découvrit deux

petites mains carrées, assez fermes, assez douces, ni chaudes, ni

froides, ni sèches ni humides, mais agréables au toucher et

soignées dans la perfection.

Tel qu'il était, son père et sa mère ne l'auraient pas échangé

contre l'Apollon du Belvédère. On l'embrassa, Dieu sait! en

l'accablant de mille questions auxquelles il oubliait de répondre.

Quelques vieux amis de la maison, un médecin, un architecte, un

notaire étaient accourus à la gare avec les bons parents: chacun

d'eux eut son tour, chacun lui donna l'accolade, chacun lui

demanda s'il se portait bien, s'il avait fait bon voyage? Il

écouta patiemment et même avec joie cette mélodie banale dont les

paroles ne signifiaient pas grand-chose, mais dont la musique

allait au coeur, parce qu'elle venait du coeur.

On était là depuis un bon quart d'heure, et le train avait repris

sa course en sifflant, et les omnibus des divers hôtels s'étaient

lancés l'un après l'autre au grand trot dans l'avenue qui conduit

à la ville; et le soleil de juin ne se lassait pas d'éclairer cet

heureux groupe de braves gens. Mais Mme Renault s'écria tout à

coup que le pauvre enfant devait mourir de faim, et qu'il y avait

de la barbarie à retarder si longtemps l'heure de son dîner. Il

eut beau protester qu'il avait déjeuné à Paris et que la faim

parlait moins haut que la joie: toute la compagnie se jeta dans

deux grandes calèches de louage, le fils à côté de la mère, le

père en face, comme s'il ne pouvait rassasier ses yeux de la vue

de ce cher fils. Une charrette venait derrière avec les malles,

les grandes caisses longues et carrées et tout le bagage du

voyageur. À l'entrée de la ville, les cochers firent claquer leur

fouet, le charretier suivit l'exemple, et ce joyeux tapage attira

les habitants sur leurs portes et anima un instant la tranquillité

des rues. Mme Renault promenait ses regards à droite et à gauche,

cherchant des témoins à son triomphe et saluant avec la plus

cordiale amitié des gens qu'elle connaissait à peine. Plus d'une

mère la salua aussi, sans presque la connaître, car il n'y a pas

de mère indifférente à ces bonheurs-là, et d'ailleurs la famille

de Léon était aimée de tout le monde! Et les voisins s'abordaient

en disant avec une joie exempte de jalousie:

-- C'est le fils Renault, qui a travaillé trois ans dans les mines

de Russie et qui vient partager sa fortune avec ses vieux

parents!

Léon aperçut aussi quelques visages de connaissance, mais non tout

ceux qu'il souhaitait de revoir. Car il se pencha un instant à

l'oreille de sa mère en disant:

-- Et Clémentine?

Cette parole fut prononcée si bas et de si près que Mr Renault

lui-même ne put connaître si c'était une parole ou un baiser. La

bonne dame sourit tendrement et répondit un seul mot:

-- Patience!

Comme si la patience était une vertu bien commune chez les

amoureux!

La porte de la maison était toute grande ouverte, et la vieille

Gothon sur le seuil. Elle levait les bras au ciel et pleurait

comme une bête, car elle avait connu le petit Léon pas plus haut

que cela! Il y eut encore une belle embrassade sur la dernière

marche du perron entre la brave servante et son jeune maître. Les

amis de Mr Renault firent mine de se retirer par discrétion, mais

ce fut peine perdue: on leur prouva clair comme le jour que leur

couvert était mis. Et quand tout le monde fut réuni dans le salon,

excepté l'invisible Clémentine, les grands fauteuils à médaillon

tendirent leurs bras vers le fils de Mr Renault; la vieille glace

de la cheminée se réjouit de refléter son image, le gros lustre de

cristal fit entendre un petit carillon, les mandarins de l'étagère

se mirent à branler la tête en signe de bienvenue, comme s'ils

avaient été des pénates légitimes et non des étrangers et des

païens.

Personne ne saurait dire pourquoi les baisers et les larmes

recommencèrent alors à pleuvoir, mais il est certain que ce fut

comme une deuxième arrivée.

-- La soupe! cria Gothon.

Mme Renault prit le bras de son fils, contrairement à toutes les

lois de l'étiquette, et sans même demander pardon aux respectables

amis qui se trouvaient là. À peine s'excusa-t-elle de servir

l'enfant avant les invités. Léon se laissa faire et bien lui en

prit; il n'y avait pas un convive qui ne fût capable de lui

verser le potage dans son gilet plutôt que d'y goûter avant lui.

-- Mère, s'écria Léon la cuiller à la main, voici la première

fois, depuis trois ans, que je mange de la bonne soupe!

Mme Renault se sentit rougir d'aise et Gothon cassa quelque

chose; l'une et l'autre imaginèrent que l'enfant parlait ainsi

pour flatter leur amour-propre, et pourtant il avait dit vrai. Il

y a deux choses en ce monde que l'homme ne trouve pas souvent hors

de chez lui: la bonne soupe est la première; la deuxième est

l'amour désintéressé.

Si j'entreprenais ici l'énumération véridique de tous les plats

qui parurent sur la table, il n'y aurait pas un de mes lecteurs à

qui l'eau ne vînt à la bouche. Je crois même que plus d'une

lectrice délicate risquerait de prendre une indigestion. Ajoutez,

s'il vous plaît, que cette liste se prolongerait jusqu'au bout du

volume et qu'il ne me resterait plus une seule page pour écrire la

merveilleuse histoire de Fougas. C'est pourquoi je retourne au

salon, où le café est déjà servi.

Léon prit à peine la moitié de sa tasse, mais gardez-vous d'en

conclure que le café fût trop chaud ou trop froid, ou trop sucré.

Rien au monde ne l'eût empêché de boire jusqu'à la dernière

goutte, si un coup de marteau frappé à la porte de la rue n'avait

retenti jusque dans son coeur.

La minute qui suivit lui parut d'une longueur extraordinaire.

Non! jamais dans ses voyages, il n'avait rencontré une minute

aussi longue que celle-là. Mais enfin Clémentine parut, précédée

de la digne Mlle Virginie Sambucco, sa tante. Et les mandarins qui

souriaient sur l'étagère entendirent le bruit de trois baisers.

Pourquoi trois? Le lecteur superficiel qui prétend deviner les

choses avant qu'elles soient écrites, a déjà trouvé une

explication vraisemblable. «Assurément, dit-il, Léon était trop

respectueux pour embrasser plus d'une fois la digne Mlle Sambucco,

mais lorsqu'il se vit en présence de Clémentine, qui devait être

sa femme, il doubla la dose et fit bien.» Voilà, monsieur, ce que

j'appelle un jugement téméraire. Le premier baiser tomba de la

bouche de Léon sur la joue de Mlle Sambucco; le second fut

appliqué par les lèvres de Mlle Sambucco sur la joue gauche de

Léon; le troisième fut un véritable accident qui plongea deux

jeunes coeurs dans une consternation profonde.

Léon, qui était très amoureux de sa future, se précipita vers elle

en aveugle, incertain s'il baiserait la joue droite ou la gauche,

mais décidé à ne pas retarder plus longtemps un plaisir qu'il se

promettait depuis le printemps de 1856. Clémentine ne songeait pas

à se défendre, mais bien à appliquer ses belles lèvres rouges sur

la joue droite de Léon, ou sur la gauche indifféremment. La

précipitation des deux jeunes gens fut cause que ni les joues de

Clémentine ni celles de Léon ne reçurent l'offrande qui leur était

destinée. Et les mandarins de l'étagère qui comptaient bien

entendre deux baisers, n'en entendirent qu'un seul. Et Léon fut

interdit, Clémentine rougit jusqu'aux oreilles, et les deux

fiancés reculèrent d'un pas en regardant les rosaces du tapis, qui

demeurèrent éternellement gravées dans leur mémoire.

Clémentine était, aux yeux de Léon Renault, la plus jolie personne

du monde. Il l'aimait depuis un peu plus de trois ans, et c'était

un peu pour elle qu'il avait fait le voyage de Russie. En 1856,

elle était trop jeune pour se marier et trop riche pour qu'un

ingénieur à 2 400 francs pût décemment prétendre à sa main. Léon,

en vrai mathématicien, s'était posé le problème suivant: «Étant

donnée une jeune fille de quinze ans et demi, riche de 8 000

francs de rentes et menacée de l'héritage de Mlle Sambucco, soit

200 000 francs de capital, faire une fortune au moins égale à la

sienne dans un délai qui lui permette de devenir grande fille sans

lui laisser le temps de passer vieille fille.» Il avait trouvé la

solution dans les mines de cuivre de l'Oural.

Durant trois longues années, il avait correspondu indirectement

avec la bien-aimée de son coeur. Toutes les lettres qu'il écrivait

à son père ou à sa mère passaient aux mains de Mlle Sambucco, qui

ne les cachait pas à Clémentine. Quelquefois même on les lisait à

voix haute, en famille, et jamais Mr Renault ne fut obligé de

sauter une phrase, car Léon n'écrivait rien qu'une jeune fille ne

pût entendre. La tante et la nièce n'avaient pas d'autres

distractions; elles vivaient retirées dans une petite maison, au

fond d'un beau jardin, et elles ne recevaient que de vieux amis.

Clémentine eut donc peu de mérite à garder son coeur pour Léon. À

part un grand colonel de cuirassiers qui la poursuivait

quelquefois à la promenade, aucun homme ne lui avait fait là cour.

Elle était bien belle pourtant, non seulement aux yeux de son

amant, ou de la famille Renault, ou de la petite ville qu'elle

habitait. La province est encline à se contenter de peu. Elle

donne à bon marché les réputations de jolie femme et de grand

homme, surtout lorsqu'elle n'est pas assez riche pour se montrer

exigeante. C'est dans les capitales qu'on prétend n'admirer que le

mérite absolu. J'ai entendu un maire de village qui disait, avec

un certain orgueil: «Avouez que ma servante Catherine est bien

jolie pour une commune de six cents âmes!» Clémentine était

assez jolie pour se faire admirer dans une ville de huit cent

mille habitants. Figurez-vous une petite créole blonde, aux yeux

noirs, au teint mat, aux dents éclatantes. Sa taille était ronde

et souple comme un jonc. Quelles mains mignonnes elle avait, et

quels jolis pieds andalous, cambrés, arrondis en fer à repasser!

Tous ses regards ressemblaient à des sourires, et tous ses

mouvements à des caresses. Ajoutez qu'elle n'était ni sotte, ni

peureuse, ni même ignorante de toutes choses, comme les petites

filles élevées au couvent. Son éducation, commencée par sa mère,

avait été achevée par deux ou trois vieux professeurs

respectables, du choix de Mr Renault, son tuteur. Elle avait

l'esprit juste et le cerveau bien meublé. Mais, en vérité, je me

demande pourquoi j'en parle au passé, car elle vit encore, grâce à

Dieu, et aucune de ses perfections n'a péri.

L'homme à l'oreille cassée · 第 3 / 15 题