Trois services de dîners devaient avoir lieu pour nourrir tous les
passagers du convoi spécial. Dans le dernier serait la partie «ohé-ohé»
des invités. Le second, officiel et solennel, aurait le ministre, Mme
Darquet, les gens sérieux. Le premier, qu’on servait dès le départ de
Paris, réunissait la jeunesse et les intimes.
Cady et Marie-Annette faisaient partie du premier dîner. Hubert Voisin,
au régime, avait déclaré que sa qualité d’amphitryon l’obligeait à «ne
pas dîner» pendant les trois repas, ce qui lui permettrait de faire face
tour à tour au ministre, à Rosine Derval et à Cady Renaudin.
En enfilade, on apercevait aux tables fleuries et illuminées Félix
Argatte très en verve, racontant à voix haute des histoires scabreuses
et des anecdotes du Palais; Laumière, que les lampes voilées de rose
rajeunissaient; Maurice Deber, soucieux et ardent, parvenu on ne sait
comment à faire partie du train tant convoité.
Le docteur Trajan opposait sa fine figure lasse et sa moustache blanche
au visage carré et barbu de son successeur Henri Melly. Montaux était à
la table voisine de sa femme et de Cady. Enfin on apercevait au travers
des vitres du fumoir, qui faisait suite, Georges feignant de lire les
journaux en attendant de dîner en compagnie de Rosine Derval.
C’était autour de Cady, vers qui convergeaient tous les regards, une
sorte d’atmosphère capiteuse, saturée du désir des hommes qui
l’environnaient, amis ou inconnus, tous attirés, séduits, enlisés par
cette obscure puissance passionnelle qui émane plus particulièrement de
certains êtres et que Cady possédait suprêmement.
Marie-Annette, ivre de joie d’avoir à sa table un des plus notables
héros de l’aviation, s’isolait avec lui dans une touffue causerie
érotico-aéroplanesque.
Cady et Hubert Voisin se sentaient singulièrement seuls, l’un en face de
l’autre, contre les stores baissés des vitres, dans le bruit régulier,
les longues secousses du train lancé à toute vitesse. Et ç’avait été
soudain entre eux une de ces intimités presque affectueuses,
inexplicables, qui naissent parfois à la faveur d’obscures
circonstances, chez des êtres naguère quasi étrangers et parfois plutôt
hostiles.
D’avoir la jeune femme là, si près de lui qu’il voyait briller le léger
duvet doré de sa chair, de la sentir pour ainsi dire sienne par son
extrême proximité, Voisin était tout ému; son désir sauvage se muait en
une reconnaissance attendrie de ces minutes amicales qu’elle lui
accordait, en une joie presque grave.
Et parce que nul ne les entendait, dans le tapage du train et des
conversations, ils avaient baissé la voix. Hubert glissait à ces
confidences qui échappent aux hommes même cyniques, même blasés,
lorsqu’ils se trouvent en certaines conditions physiques et morales.
Cady l’écoutait, rieuse, mais sans blague, avec l’intérêt sympathique
qu’elle éprouvait toujours devant le cœur masculin mis à nu devant elle,
se livrant, s’offrant en un suprême hommage.
--Au fond, disait Voisin, la voix basse, un peu rauque, très différente
de son accent habituel, je suis un homme malheureux... Jamais vous ne
vous douterez, petite fille, des rancœurs, des regrets qui habitent mon
affreuse enveloppe, quand je me trouve vis-à-vis d’un être délicieux et
désirable tel que vous... et que je ne puis atteindre.
Elle fit un petit geste sceptique.
--Baste! avec vos moyens irrésistibles!...
--Non, non, avec de l’argent, avec de la puissance on n’obtient rien en
amour que des semblants dérisoires!... Sans doute, nombre de mes pareils
se contentent de ce qu’on leur donne, de ce qu’ils prennent... Les plus
délicats,--oui, je dis bien, quoique cela ait l’air paradoxal,--les plus
sensitifs versent dans un sadisme exaspéré qui leur procure une
jouissance dans le dégoût même qu’ils inspirent... Moi, cela ne m’est
pas possible... Je ne suis vicieux que par raisonnement, en
m’appliquant... Ce que je voudrais, ce que je paierais de dix ans de ma
vie, c’est le regard lumineux, admiratif, troublé, de deux yeux de femme
qui s’attachent à un visage de joli mâle... c’est l’élan spontané de
deux lèvres contre les miennes... Et cela, jamais je ne l’ai connu, ni
ne le connaîtrai jamais.
Cady fit observer:
--Croyez-vous que ce ne soit pas le cas d’une quantité d’hommes, même
infiniment mieux partagés que vous physiquement?
Il acquiesça.
--C’est vrai, mais beaucoup sont si vaniteux et si peu perspicaces
qu’ils ne s’aperçoivent pas de l’indifférence passionnelle dans laquelle
ils vivent. Et puis, certains, s’ils ne plaisent pas à toutes, ont
rencontré néanmoins parfois celles qui sont susceptibles de vibrer pour
eux, ne serait-ce que fugitivement, que grâce à une illusion, une nuit
propice, une coupe de champagne de trop... Quant à moi, je dépasse la
moyenne des disgrâces, et partout, toujours, j’ai rencontré la répulsion
avouée ou maladroitement niée... Et, si poliment, si habilement qu’on me
mente, je ne puis m’y tromper...
Comme Cady l’examinait, il ajouta, à la fois anxieux et résigné:
--N’est-ce pas que je suis bien laid?
Elle détaillait la hideur de ses yeux malades, saillant de l’orbite
comme ceux de certaines races d’affreux chiens, sa peau pustuleuse,
toute marbrée de taches, ses oreilles démesurées et dartreuses, son
crâne huileux, la gerçure violacée des lèvres sur les dents pourries
malgré les soins exaspérés et les efforts des meilleurs spécialistes...
Il reprit, sans attendre la réponse qu’elle ne pouvait pas articuler,
car son ironie habituelle tombait devant cette détresse:
--C’est que, voyez-vous, tout s’est réuni jadis autour de mon malheureux
embryon pour créer le vilain avorton que je suis... Vous, et tous ceux
qui me voient aujourd’hui ne vous doutez guère de mes origines...
Imaginez, Cady, que je suis né des amours déplorables d’un libidineux et
vilain curé de village, et de sa bonne, une vieille fille de
quarante-huit ans, demi-idiote, qui devint enceinte de moi alors qu’elle
ne paraissait déjà presque plus femme... Elle me mit au monde au fond
d’un caveau du cimetière... Je fus donné en nourrice à des mendiants
goitreux... Je grandis dans le fumier et les poux, comme accumulant en
moi l’horreur de tout ce qui m’entourait... J’avais dix ans quand mon
père mourut, me laissant une certaine somme, avec mission donnée à un
parent de la consacrer à mon décrassage et à mon éducation. Ma mère
était déjà morte. Je fus mis au collège; j’en sortis à seize ans pour
être placé comme clerc chez un huissier... A cette époque-là--vous allez
rire!--je ne pensais qu’à l’amour, et je supposais naïvement que le cœur
d’un adolescent était un inestimable cadeau à faire, même caché en un
fâcheux physique comme le mien... Je m’étais épris de la femme de mon
patron... Un soir, dans un couloir, je la saisis à pleins bras, je lui
révélai ma passion, et je lui offris ma virginité... Elle poussa des
cris d’épouvante, appela son mari, qui me rossa et me chassa... J’avais
cent vingt francs pour toute fortune. Je pris le train pour Paris, avec
l’idée de «faire du journalisme». Pendant dix ans, je me débattis, puis
le hasard me servit, et je sortis du rang... Mais ce n’est que du jour
où, par votre mère et mon mariage avec sa protégée, je pénétrai dans le
monde gouvernemental, que j’ai pu prendre mon essor... Tout cela, Cady,
n’a pas été sans de grands efforts, vous pourriez croire que je n’ai
guère eu le temps de penser et de souffrir... Eh bien, pas du tout, on a
toujours des minutes vides, que l’on emplit de douleur et de regrets...
et, justement, ces minutes comptent triple... Qu’est-ce que je dis?
Elles seules comptent dans la vie, c’est d’elles seules qu’on se
souvient...
Cady l’écoutait en souriant doucement.
--Savez-vous ce que je pense?
--Non.
--Naguère, je vous détestais... A présent, vous m’êtes sympathique.
Il parut heureux.
--Tant mieux, petite, c’est toujours cela que j’aurai de vous.
Le premier service finissait. On se levait de table. Voisin pressa
longuement le bras de la jeune femme.
--Écoutez, glissa-t-il tout bas dans son oreille, d’une voix tremblante.
Si je vous avouais que pour la première fois de ma vie j’ai la sensation
d’avoir connu une possession chaste, mais heureuse et inoubliable!...