--Cady!... Comment aurais-tu voulu vivre pour être tout à fait
heureuse?... Je dis, en imagination, pas des choses possibles,
naturellement.
Elle répondit immédiatement:
--Quand j’étais petite--et depuis je n’ai rien trouvé de mieux--j’aurais
voulu naître toute seule sur une île déserte, où il aurait toujours fait
chaud, où le soleil aurait lui sans discontinuer... où il y aurait eu
beaucoup de très grands arbres, une quantité d’animaux pas méchants et
de petits ruisseaux clairs courant très vite, avec, au fond, des
cailloux de couleur, sans jamais de mousse verte dessus, et qui restent
luisants quand on les tire de l’eau.
--Mais personne?... Tout à fait personne?
--Pas un être humain, oui... C’est surtout cela qui serait nécessaire.
--Des personnes désagréables, je comprends, mais des personnes bonnes,
qu’on aimerait?...
--Tu me dis: «Pour être tout à fait heureuse». Eh bien, je n’imagine pas
le bonheur parfait, inaltérable, si l’on a d’autres êtres autour de soi.
--Dans ton île déserte, tu n’aurais même pas voulu de moi?
Elle hésita.
--C’est-à-dire que, naturellement, te connaissant, je n’aurais pas eu le
courage de te renvoyer, mais alors ça n’aurait pas été le bonheur fixe,
certain...
--Pourquoi?
--Parce que l’on a toujours du chagrin quand on aime vraiment
quelqu’un... On se préoccupe trop de ce qu’il pense, de ce qu’il
souffre, de ce qu’il désire...
--Tu ne te serais pas ennuyée, toute seule?
--Je ne sais pas... Je ne crois pas... Je n’aurais pas du tout pensé...
J’aurais beaucoup rêvé...
--Rêver et penser, est-ce que ce n’est pas la même chose?
--Oh! non!... Penser, c’est réfléchir à des choses nettes, c’est
raisonner... c’est presque toujours triste, ou alors c’est banal...
Rêver, c’est se laisser aller à des impressions vagues, en dehors de
soi... Cela vous apporte le charme imprévu, la perpétuelle nouveauté de
ce qui vient de l’extérieur... On se fatigue en pensant, on se repose en
rêvant.
Georges songeait.
--Moi, j’ai une idée du bonheur tout autre... J’aurais voulu rester
toujours enfant... avec une mère qui m’aurait tendrement aimé, et puis
toi qui ne me quitterais jamais... Dans ces conditions, ça me serait
égal n’importe où je vivrais, n’importe comment je serais, riche ou
pauvre.
Cady se récria avec vivacité:
--Pourquoi une mère? Je ne t’aurais pas suffi?
Il hésita, s’interrogea.
--Eh bien, non... il me semble pour que ça soit tout à fait bien qu’il
aurait fallu aussi auprès de moi une femme âgée, très douce, très
respectable, que je saurais m’aimer infiniment... qui s’occuperait de
moi, qui penserait à moi... qui serait contente de m’aimer même si elle
savait que je l’aimerais moins qu’elle ne m’aimerait, elle...