Après le thé qu’ils venaient de prendre, Cady rangeait minutieusement
les ustensiles, avec la joie puérile et profonde que lui causaient les
soins de ce ménage pour rire. Un mot de Georges la fit sursauter de
surprise, et s’écrier:
--Comment, tu connais Fernande Voisin?
Georges, la cigarette aux lèvres, souriait.
--Un peu!... Tiens, justement, je sortais de chez Rumpelmayer, où
j’avais rendez-vous avec elle, le jour où je t’ai rencontrée, rue de
Rivoli.
La jeune femme vint se rasseoir à côté de lui, dans le petit coin de
serre à la fraîche senteur de plantes humides, où ils faisaient leurs
dînettes.
--Raconte...
--Quoi?
--Tout ce que tu sais de Fernande.
--Oh! ça serait long!... Vois-tu, je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un
qui la connaisse aussi bien que moi.
--Tu es son amant?
--Oui, et mieux encore que cela.
--Qu’est-ce que cela veut dire?...
--Je vais t’expliquer... C’est assez curieux... D’abord, que je te dise,
elle n’est pas à moitié louf, ton amie...
Cady se récria:
--Oh! ce n’est pas mon amie, sûr!... Elle et sa mère sont les amies de
maman, pas les miennes!
--Peu importe.
--Comment l’as-tu connue?
--Oh! bien simple!... A un thé, je ne sais plus lequel... J’étais là,
bien tranquille, elle s’est assise à une table auprès de moi, avec une
autre femme... Et, tout de suite, elles se sont mises à me dévisager...
Moi, naturellement, j’ai répondu de l’œil avec complaisance, je ne
risquais rien, on voyait que c’était des gonzesses cossues... A la
sortie, l’amie a filé en riant... moi, comme de juste, j’ai accosté la
personne... Et ça n’a pas traîné... On a été de suite à l’hôtel.
Cady hochait la tête.
--Non, vrai?... Je n’aurais tout de même pas cru cela d’elle!...
--Tu peux être sûre qu’elle n’en était pas à son coup d’essai... De la
désinvolture, et puis, du jugement... Car, n’est-ce pas, je lui avais
raconté que j’étais étudiant, mais si tu crois qu’elle y a coupé... Elle
a souri, et en se séparant de moi, elle m’a gentiment glissé un billet
de cent francs...
Les yeux sur Georges, Cady questionna:
--Et puis, quoi, tu l’as revue?
--Bien sûr!... Elle m’avait demandé où elle pourrait m’écrire au cas où
elle aurait envie de me retrouver... Je lui avais donné une adresse
poste restante... et, ma foi, j’ai été plus de quinze jours sans aller y
voir... Je n’avais pas dans l’idée qu’elle aurait repensé à moi... Une
drôle de bonne femme!... Elle n’avait pas paru plus enthousiasmée que ça
de moi, et je supposais que ça serait la première et la dernière fois
que je la verrais... Ah! bien, j’étais loin de compte!... Si tu croirais
qu’à la poste, j’ai trouvé six lettres!... Et quelles lettres!...
passionnées, impérieuses... Elle se fâchait de mon silence, elle faisait
cent promesses, mille menaces... Et puis, crâne avec cela, me disant son
nom, et tout... Et, en même temps qu’elle avait confiance, et aussi que
je ferais bien de marcher droit, autrement, elle me faisait coffrer sans
raffut, amie qu’elle était avec le préfet de police.
--Coffrer?... A propos de quoi?... Si tu ne voulais pas coucher avec
elle, ça ne regarde tout de même pas M. Lesévère!...
Georges rit.
--Oh! elle pouvait, y avait prétexte... Il paraît qu’elle avait barboté
dans mes poches un papier d’un type qui m’en écrivait de toutes les
couleurs... Que veux-tu, c’est leur manie... faut qu’ils se répandent
sur le papier... et justement, il nommait une boîte qu’on avait sur
l’œil...
--Et alors?
--Eh bien, j’ai répondu vite que j’étais désolé, que mon silence
s’expliquait de ce que j’étais en voyage, et je lui donnais rendez-vous
pour le lendemain.
--Elle y vint?
--Si elle rappliqua!... Mais, ce que tu ne supposerais pas, c’est les
comédies qu’elle me joue... Ah! elle n’est pas qu’un peu marteau!
--Enfin quoi?
--C’est une femme qui a des idées de grandeur, et puis aussi un joli
solde de rancunes et de rancœurs... Pour arriver à sa situation, elle a
dû en avaler des couleuvres!... et elle en conserve le goût, alors elle
se venge en imagination... Tour à tour, qu’elle m’appelle d’un nom ou
d’un autre, tous les personnages connus de la politique ou autrement, et
on voit qu’elle a marché avec, pas pour le plaisir, pour l’ambition, et
alors qu’elle me couvre de toutes les injures qu’elle peut se
ressouvenir... et elle en a un capital!... Tu peux me croire que j’en ai
appris partout où j’ai circulé. Eh bien, je t’affirme qu’elle m’en a
remontré!
Attentive, curieuse, Cady demanda:
--Alors, tu joues le rôle de ces personnages?
--Oh! je n’ai pas grand mal... Je ne me déguise pas, je reste au
naturel... Je ne dis pas un mot... J’arrive tel que, n’est-ce pas, je
l’embrasse, je la prends dans mes bras... C’est elle qui se monte la
boussole... et elle en a des idées!... et une tapette!... elle n’arrête
pas!... D’abord elle se montre câline, elle me fait du plat tant et
plus, toujours en me nommant d’un blaze que je connais ou que je ne
reconnais pas... ministre, député, sénateur, magistrat... elle en a une
tapée de relations!... Et puis, subitement, elle fait la grimace, sa
figure se contorsionne, elle se peint un air mauvais sur le portrait,
qu’on dirait qu’elle va jeter du venin, et elle m’agonit de sottises...
elle en débagoule de toutes les nuances... Et qu’elle les connaît dans
les coins ses types, et qu’ils ont dû la raser et la dégoûter pour
qu’elle leur resserve avec cette fidélité leurs ridicules, leurs
défauts, leurs vices!... L’œil de poisson de celui-là, le ventre de
l’autre, et celui-ci qui bave, et l’autre qui hoquette. Elle en a des
mots pointus, cinglants!... Ceux à qui elle s’adresse, s’ils
l’entendaient, ils en ressauteraient, je t’en réponds!...
--Et toi, ça ne te fait rien qu’elle te dise tout cela?
--Moi, je m’en fiche... D’abord, je l’écoute ou je ne l’écoute pas. Dans
les commencements j’ai trouvé ça rigolo, et je me suis instruit... A
présent que je connais ses princes, je ne fais plus bien attention,
quoiqu’elle en sorte encore de nouveaux... Mais d’ailleurs, n’est-ce
pas, je n’ai pas à m’offenser, c’est pas moi qu’elle voit dans ces
instants... Quand elle reprend ses esprits, elle est bien différente et
pour moi personnellement, elle est très affectueuse.
--Alors elle ne fait pas que t’injurier?
--Tu penses bien que la comédie ne s’arrête pas là... Je ne dois pas
m’occuper de ses paroles ni de ses gestes, et ma foi, si ceux qu’elle
interpelle étaient à ma place, ils ne s’embêteraient pas, s’ils aimaient
le plaisir et qu’ils seraient sourds.
--Et toi?
Il fit un geste d’insouciance.
--Tu parles!... Au déshabillé, elle est moche, tu sais... Et puis,
toutes ces giries, ça ne m’excite pas, je ne suis pas vicieux.
--Tu as beaucoup de numéros comme cela dans tes connaissances?
--Heureusement, non... Mais, les femmes à lubies, c’est plus rare que
les hommes... D’ordinaire, elles y vont uniment.
--Et des hommes loufoques, tu en connais?
Il leva les bras.
--Tu penses!... Pour dire vrai, je ne vois guère que ça... Ah! il y en a
des timbrés, de par le monde!
Cady se détourna, songeuse, les sourcils froncés, perdue en on ne sait
quelles visions pénibles. Georges se coula près d’elle et l’enlaça
tendrement.
--Tu m’en veux?... Pourquoi me fais-tu parler, si ce que je te dis te
cause de la peine?... Je ne te raconterai plus ces choses-là... c’est
vrai qu’elles ne sont guère pour une femme comme toi...
Elle tressaillit, et se serra contre lui.
--Non, non, je veux que tu me dises toujours tout!
--Et tu m’aimeras quand même?
Elle resta silencieuse pendant quelques instants; puis elle se dégagea
et se redressa, montrant un visage rasséréné, des yeux pleins de
tendresse et d’insouciance.
--Pardi oui, que je t’aimerai quand même!... Au fond, ma vie n’est pas
tellement différente de la tienne... et vois-tu, je sais bien que tout
ça ne marque pas, et n’a guère d’importance!