Peu après le départ de Maurice Deber, Cady quitta elle aussi le
Bellevue-Palace.
Elle était redevenue morne, sa distraction d’un instant envolée. L’air
vif des Champs-Élysées envahis par la nuit la fit frissonner, ramener
son étole devant son visage et son manchon sur sa poitrine.
Pourtant, la buée lumineuse emplissant la grande voie, la quasi-solitude
des larges trottoirs la tentèrent. Elle décida de rentrer à pied.
Dans sa pensée lasse, comme endolorie, passaient les silhouettes de
Victor, de Jacques, de Deber, et aussi celle, plus lointaine, du beau
Paul de Montaux... Combien ils l’excédaient!... Combien elle se sentait
étrangère à ces hommes, indifférente à leurs peines, leurs désirs, leurs
jalousies, leur égoïsme!... Dans quel isolement, dans quel vide elle
était condamnée à vivre!...
Elle hâtait le pas dans l’avenue descendante, dérobant son visage à la
curiosité des hommes qui, assez rares, remontaient vers leurs logis.
Elle était bercée, attirée par le ronflement des autos qui parcouraient
la chaussée à toute allure dans l’éblouissement de leurs phares qui
entrecroisaient brusquement leurs rayons, se séparaient et
disparaissaient.
--Si je traversais inopinément, pensait-elle, ce serait vite fait... en
bouillie, Cady!
Et l’idée du subit anéantissement lui était d’une infinie douceur.
Pourtant elle continuait sa marche, arrivait à la place de la Concorde,
s’engageait sous les arcades de Rivoli, où, à cette heure, les thés
mettaient un certain mouvement élégant.
Elle ralentit le pas, fatiguée par sa longue course, et tourna
machinalement la tête vers les devantures d’un magasin abondamment
illuminé.
A sa droite, la silhouette soudain saisie d’un jeune homme qui la
dépassait en la regardant, exposant, lui aussi, durant un instant, son
visage à la vive lumière, mit en elle un sourd et singulier émoi.
Elle poursuivit sa route sans pouvoir exactement démêler ce qui
s’agitait en elle. Dix pas plus loin, dans la pénombre, l’homme
l’attendait adossé à l’un des piliers des arcades.
Elle s’arrêta suffoquée, le reconnaissant!... Ou plutôt ayant
l’intuition de qui il était, plus encore à cause du regard et du sourire
qu’il lui jetait que par tout ce que ses traits faisaient remonter dans
sa mémoire.
Ses lèvres prononcèrent presque muettement un nom éteint en elle depuis
des années.
--Georges!...
Et raidie, tremblante, sans réfléchir à ce qu’elle faisait, elle
s’éloigna, le perdit de vue. Ainsi que dans un rêve, il s’était soudain
évanoui dans l’ombre, et, sans doute, il ne lui apparaîtrait plus
jamais.
Pourtant, elle ne tarda pas à entendre derrière elle un pas rapide et
léger; elle devina qu’on la rejoignait; elle sentit qu’on la frôlait.
Son nom, prononcé tout bas, intelligible pour elle seule, la cloua net,
ravie au sol.
--Cady?...
Ses mains crispées l’une dans l’autre à l’intérieur de son manchon,
lentement, elle se tourna, et dévisagea le jeune homme avec avidité,
découvrant en lui mille détails de la figure, de la physionomie qui,
subitement, lui redevenaient familiers après avoir sombré si longtemps
dans son souvenir.
--Georges! répéta-t-elle doucement, la tête un peu penchée sur son
épaule, le regard vague, s’abandonnant à la joie inattendue qui
l’emplissait et la bouleversait délicieusement.
Et affluaient en elle, l’inondaient, les multiples rappels des heures
d’enfance, puériles, perverses, inoubliables, qu’elle avait passées en
cachette avec le petit garçon d’alors, fils d’une demi-mondaine habitant
l’appartement voisin de celui de ses parents.
Georges!... Le gamin aux boucles blondes, au teint de lait, aux grands
yeux candides, au naïf langage pourri d’argot, aux sens déjà éveillés, à
l’esprit irrémédiablement souillé par tout ce qu’il entendait, voyait,
sentait, frôlait dans la chambre et le cabinet de toilette de sa mère,
au contact de la soubrette effrontée, des amies sans pudeur... Georges!
son frère, son enfant, son petit amant si cher!... L’unique, véritable
et profond amour de son adolescence précoce... Georges!... qui avait fui
de son horizon pendant une nuit d’angoisse, tout auréolée de sang et
d’horreur...
Elle se rappelait, frémissante, le baiser d’adieu qu’ils avaient échangé
dans sa chambre, à deux pas d’un cadavre... Elle entendait la petite
voix émue et résolue du garçonnet lui promettant de revenir, de la
retrouver plus tard, quand ils seraient grands...
Et tout cela avait pu s’effacer de sa mémoire, disparaître durant des
années?... Non! cela ne s’était point effacé, cela n’avait point
disparu, l’empreinte était indélébile, puisqu’elle renaissait
aujourd’hui, plus fraîche, plus éclatante que jamais!...
Il souriait, s’enivrant aussi à la contempler.
Il était de taille moyenne, svelte et potelé comme dans son enfance. Sa
moustache blonde naissante était si légère, si pâle, qu’elle n’ajoutait
rien à l’ancienne physionomie de l’enfant devenu homme... très jeune
homme... Cady se rappela qu’il devait avoir seulement vingt ans.
Elle retrouvait en ces clairs yeux d’azur aux longs cils noirs
l’expression de chaude tendresse, et aussi d’inquiétude, de lâcheté qui
lui était si familière autrefois. Il était vêtu élégamment, et néanmoins
quelque chose d’indiciblement équivoque émanait de lui.
Instinctivement, elle souhaita pour eux deux l’ombre, la solitude; et,
comme jadis, brève, impérieuse, elle le tutoya:
--Viens!
A pas précipités, ils traversèrent la chaussée, franchirent la grille
des Tuileries, et se hâtèrent de gagner la nuit des quinconces, à peine
striée par la lueur de rares réverbères. Des ombres louches circulaient
qu’ils ne virent point; leurs mains se prirent; leurs doigts
s’entrelacèrent; ils avancèrent, cherchant toujours plus de solitude et
plus de nuit.
Enfin, ils s’arrêtèrent, et Georges parla, d’une voix basse et
caressante; tandis que Cady l’écoutait, goûtant une inexprimable ivresse
à l’entendre.
Lui aussi la tutoyait, bien qu’avec une hésitation, une timidité.
--Depuis longtemps je remettais pour t’aborder... Oh! ce n’est pas que
d’aujourd’hui que je te suis!... Je sais ton nom, où tu demeures, mais
je ne me laissais pas voir... Et puis ce soir, cela a été plus fort que
moi... Et tu m’as reconnu!
Un vertige saisit Cady. Elle se serra contre lui, appuya sa tête sur
l’épaule du jeune homme et tendit ses lèvres éperdument.
--Georges, mon Georges!...
Un baiser ardent les unit, lèvres contre lèvres. Elle avait jeté son
manchon à terre; de ses deux bras, elle entourait le cou de son ami qui
l’étreignait sur sa poitrine...
Des minutes indicibles d’envolement, d’oubli, de folie s’écoulèrent...
Le silence n’était troublé par aucun bruit étranger. Une senteur âcre
venait du lierre couvrant la muraille de la terrasse du bord de l’eau,
près de laquelle ils étaient parvenus. Autour d’eux le sol luisait,
éclairé par la rayée lointaine d’un bec de gaz. Là-haut, les arbres
serrés accumulaient l’obscurité, et l’ombre semblait descendre des
branches pour envelopper leur enlacement de secret.
Enfin ils se séparèrent, tremblants, brisés.
Et, peu à peu, par à-coups, la conscience leur revint du lieu où ils se
trouvaient, de ce qu’ils étaient, des mille liens que la vie avait
tissés autour de chacun d’eux.
--Oh! ma Cady! gémit-il dans une espèce de sanglot de bonheur et de
désespoir.
Elle reprenait ses sens, ramassait son manchon, s’inquiétait de l’heure,
s’énervait.
--Mon Dieu, il faut que je rentre!... Je dîne en ville et je dois
m’habiller... Te quitter si vite!
Elle frappa du pied.
--Oh! ma vie, mon mari, tous, je les déteste, je les hais! cria-t-elle
véhémente.
Il l’enlaçait, suppliant:
--Reste, reste encore!... Ah! tu vas partir, et je ne te reverrai plus
jamais!... Ce sera fini, tu ne reviendras pas vers moi!...
Elle se dégagea violemment et, la voix changée, dure, elle s’écria:
--Tu es fou?... Je t’ai retrouvé, et je te perdrais?... Où veux-tu que
je te voie?... Quand? Comment?... Où demeures-tu? j’irai...
Il eut un brusque sursaut.
--Chez moi? Oh! non, c’est tout à fait impossible!
Il se dérobait avec une sorte de terreur.
--Non, non, c’est impossible, je te dis!
Et, reculant, se refusant au baiser que Cady lui offrait de nouveau:
--Écoute, il faut que tu saches... Je ne suis pas dans une situation
brillante... Tu comprends, j’ai l’air comme cela, je suis habillé...
mais, en réalité, je ne suis pas de ton monde... je...
Elle l’interrompit, avec une intonation gamine et tendre d’autrefois.
--Idiot, je le devine bien!... Et qu’est-ce que cela me fait?... Est-ce
que tu crois qu’il m’est poussé des préjugés?...
Il essaya de protester faiblement.
--Pourtant, si cela devait te causer des ennuis...
Elle saisit ses mains qui lui résistaient encore.
--Tais-toi! mais tais-toi donc!... Écoute, à ton tour... Sois certain de
ceci: Tu serais un mendiant, un voleur, un criminel, n’importe quoi...
tu es mon Georges, et tu seras toujours mon Georges, rien que cela pour
moi, tu entends?...
Ému, subjugué, il céda au geste de Cady, qui l’attirait, et encore une
fois leurs lèvres se cherchèrent, mais plus doucement, avec plus de
tendresse, et aussi avec plus de sensualité avertie que dans leur
premier élan.
Et tous deux étonnés, éperdus et ravis, mesurèrent la profondeur, la
solidité, l’universalité du lien qui les unissait, cœur et corps, rêve
et chair, faisait de chacun l’être unique pour l’autre...
Les yeux clos, blottie contre lui, Cady gémit plaintivement:
--Je n’ai plus le courage de partir, et pourtant il faut... C’est
absurde... Que va-t-on penser? Comment serais-je reçue?...
Il couvrait son visage de baisers, les lèvres douces et frémissantes.
Elle respirait son souffle jeune, le parfum de muguet dont sa peau et
ses cheveux étaient imprégnés.
--Oui, va, dit-il, tout en la retenant contre lui. Demain matin, je
t’attendrai où tu voudras... Si tu pouvais être libre, nous déjeunerions
ensemble, nous aurions tout le jour à nous...
Les paupières baissées, savourant le bonheur de se sentir serrée sur la
poitrine de son ami, dans ses bras étroitement noués, elle ne voulut
songer à rien, n’envisager aucune des difficultés, des impossibilités.
Elle promit:
--Je me rendrai libre, c’est entendu... Où m’attendras-tu?...
--Tu demeures près du Louvre... Eh bien, dans la rue Saint-Honoré, sur
le trottoir qui longe le magasin. Là, il n’y a guère de danger d’être
remarqués.
--A quelle heure?
Il réfléchit, hésita, calcula à part lui.
--Dix heures... Non, plutôt, veux-tu onze heures?...
--Bien, j’y serai.
Elle s’arracha de l’étreinte chère.
--Allons, je pars.
Elle se dirigea lentement vers la sortie du jardin, sur le bord de la
Seine.
Il ne pouvait se décider à l’abandonner.
--Je puis t’accompagner un peu, s’accorda-t-il. Il fait nuit, personne
ne nous verra.
Sur le quai, le long du palais du Louvre, la solitude était si complète
que Cady ne résista pas à son désir de lui prendre le bras. Ils
avancèrent à pas lents, tendrement appuyés, ne trouvant plus de paroles,
tout au déchirement de la séparation.
Enfin, à la station du tramway de Versailles, ils durent se quitter.
--A demain.
A dix pas l’un de l’autre, ils revinrent, invinciblement attirés; et,
malgré la folle imprudence de leur acte accompli presque sous les
fenêtres de Cady, mal protégés par l’obscurité éclaircie par de nombreux
réverbères, ils s’embrassèrent encore.
--A demain!...
Elle grimpa l’escalier précipitamment, les jambes rompues, la tête
perdue, sans force pour imaginer quoi que ce soit, inventer le moindre
prétexte...
Dans l’antichambre, son mari accourut à sa rencontre, fou d’inquiétude.
--Qu’est-il arrivé? Tu es blessée?... malade?
Elle s’enfuit dans sa chambre, avec la conscience et la terreur de
l’altération de sa voix, de ses traits... Ah! si elle avait pu se
cacher, s’enfuir!...
--Non, non, je n’ai rien... Est-ce qu’il est très tard? balbutia-t-elle.
Victor, qui la suivait, tourna le commutateur, et, sous la lumière qui
jaillit, la pâleur, les yeux brillants de fièvre, tout l’inexprimable
qui sourdait de la jeune femme le saisirent; il se récria:
--Ah! si, il y a quelque chose!... Voyons, parle!... Tu me rends fou!...
Les regards de Cady s’attachèrent sur un cartel... Il était huit heures
et demie!... Elle eut un anéantissement et faillit s’abandonner, tout
avouer, créer l’irréparable...
Sa destinée entière fut là, durant une minute, à la merci de sa
défaillance...
Sans même se débarrasser de sa fourrure, elle se laissa glisser dans un
fauteuil, et demeura muette, affaissée, les yeux fixes...
Victor, à genoux devant elle, l’interrogeait avec anxiété.
--Qu’as-tu, ma Cady chérie?... Tu souffres? Tu es malade?...
Subitement, l’excuse saugrenue, facile, et certaine d’être acceptée
jaillit aux yeux de Cady. Elle se sentit sauvée, et balbutia avec
précipitation:
--Oui, je ne sais pas ce qui m’a pris... J’ai fait une trop longue
course, je crois... J’ai manqué me trouver mal...
Et, cédant aux émotions complexes qui la bouleversaient, elle sanglota,
soudain, les mains sur les yeux, comme un petit enfant.
Silencieusement, Victor, profondément inquiet, enleva son chapeau, son
étole, sa jaquette, la souleva dans ses bras et la porta sur le lit.
Elle se calmait peu à peu, et se laissait aller, les yeux fermés,
étourdie, l’âme encore absente.
Victor dégrafa sa robe, mais ne put l’enlever.
--Es-tu mieux? Parle, ma petite enfant!
Elle leva enfin les paupières et regarda longuement son mari. Elle
sentait qu’elle recouvrait graduellement la faculté de penser, de
dissimuler, de mentir.
Il suppliait:
--Raconte-moi!... Que s’est-il passé?
Elle se redressa, descendit doucement sur le tapis et acheva de se
déshabiller.
--Mais rien, je te l’ai dit.
Son sang, chaud et rapide, coulait à présent librement dans ses veines.
Une sensation de bien-être physique se répandait en elle, succédant à la
pénible angoisse des minutes précédentes.
Renaudin eut un éclat subit.
--Voyons! s’il n’y avait rien, ce n’est pas à cette heure-ci que tu
rentrerais, et avec une mine pareille!
Elle porta les mains à ses oreilles, en un geste de souffrance.
--Oh! je t’en prie, ne fais pas tant de bruit!... J’ai une migraine!...
Il dit plus posément, bien qu’avec fermeté:
--Alors, dis-moi tout... Qu’as-tu fait aujourd’hui? Où es-tu allée?
Tout à fait remise, sa présence d’esprit revenue, elle répondit avec
assurance et ingénuité.
--Eh bien, j’ai déjeuné avec Laumière, comme c’était convenu... Je suis
restée longtemps parce qu’il est venu une vieille connaissance, Maurice
Deber, que père avait fait nommer aux colonies autrefois--il faudra même
l’inviter à dîner un de ces soirs.--Ensuite, je suis allée prendre le
thé au Bellevue-Palace, et, après, j’ai voulu revenir à pied... Je
n’avais pas regardé l’heure... En route, je me suis aperçue qu’il était
très tard, j’ai marché vite, et... je ne sais pas... la tête m’a tourné
tout à coup... J’ai été obligée de m’asseoir là-bas, sur un banc, le
long du quai...
Le calme redescendait dans l’âme troublée du pauvre Renaudin.
--Et c’est tout? fit-il avec encore une ombre de méfiance.
--Mais oui.
--Personne ne t’a abordée? On ne t’a pas insultée? C’est absurde de
passer sur le quai quand il fait déjà nuit.
--Cela abrégeait ma route... On ne m’a rien dit... D’ailleurs, il n’y
avait pas une âme.
--Tu es restée longtemps assise?
--Je ne sais pas du tout... J’étais tout à fait étourdie.
--Tu ne t’es pas évanouie?
--Non, je ne crois pas.
Renaudin réfléchissait.
--Eh bien, ma chérie, il n’y a qu’une chose à faire: téléphoner à ta
mère que tu es souffrante, et te coucher immédiatement.
Mais un brusque revirement s’était fait en Cady. Elle protesta, la voix
claire, de son accent habituel, rien en elle ne décelant son émoi de
naguère.
--Pas du tout!... Je suis très bien à présent, et je ne veux pas manquer
ce dîner... Téléphone, oui, pour expliquer notre retard... Du reste, ce
sera peu de chose... Envoie chercher un taxi-auto, dans dix minutes
j’aurai passé une robe.
Il la regardait, stupéfait.
--Tu veux?... Tu veux absolument?...
Elle était déjà en corset, peignant, relevant ses cheveux.
--Mais oui, je veux!... D’abord, maman me ferait la tête pendant six
semaines si je la plaquais.
V
Après le dîner, on prenait le café un peu partout, au gré des groupes
sympathiques, dans le somptueux appartement formant hôtel que Mme
Darquet, la veuve de l’ancien ministre socialiste, occupait rue de La
Boétie. «Loyer de vingt-deux mille francs!» avait coutume de répéter à
ceux qui l’ignoraient l’amie parasite du lieu, Mme Durand de l’Ile, en
se pourléchant, comme si, de ce luxe, quelque gloriole lui en restait.
Sous le porche, l’entrée particulière, montant à un rez-de-chaussée
élevé, aboutissait à la porte vitrée d’une immense galerie, au milieu de
laquelle se déployait un monumental escalier de marbre jaune, conduisant
aux trois salons du premier étage et aux appartements personnels de la
veuve et de sa fille Jeanne.
En bas, derrière l’escalier, c’était le fumoir; au bout de la galerie,
s’étendait une vaste salle à manger. Les boiseries de citronnier, les
tentures de brocart d’argent, tout l’éclairage de cuivre mat étaient
d’un art nouveau luxueux, très mitigé de style Louis XVI.
Au pied de l’escalier, dans un enfoncement, deux canapés avaient été
choisis par les flirteurs. L’un était occupé par Marie-Annette de
Montaux, l’aide de camp du général Blot, et le docteur Henri Melly, le
jeune chirurgien que lançait le docteur Trajan, désireux de ne plus
faire de clientèle. L’autre meuble avait Cady Renaudin et le jeune
avocat Félix Argatte, qui potinaient ferme, à mi-voix, rapprochés et
familiers.
Plus loin, à l’ombre d’un massif de phœnix, la belle Fernande Voisin,
aux opulents trente-six ans peints, teints, sanglés, le corps nu sous un
fourreau de crêpe de Chine bleuté à la tunique de tulle brodé, écoutait,
les cils battants, un sourire de satisfaction sur ses lèvres rougies, la
cour intense du jeune attaché au cabinet du président du conseil. Il
gagnait laborieusement, près de la femme influente du directeur du
_Paris-Soir_, la sous-préfecture convoitée, après la sinécure flatteuse
qu’elle lui avait déjà procurée.
Le ministre, dont la présence gonflait d’orgueil la maîtresse du logis,
allait et venait du fumoir à la galerie, un gros cigare aux lèvres, les
mains derrière le dos, écoutant avec distraction les discours obséquieux
du nouvel académicien, le dramaturge moraliste qui rêvait la rosette et
suivait obstinément l’homme puissant depuis la sortie de table, croyant
enlever sa protection à force d’obsession.
--Bigre! glissait Argatte en riant à l’oreille de Cady. Le président du
conseil est fortement allumé sur vous ce soir!... Il ne vous quitte pas
de l’œil.
Elle dit, en riant aussi:
--Il n’y a pas que lui!... Le général m’a bégayé des indécences tout le
temps du dîner... le docteur Trajan m’a rappelé qu’il assistait à mes
douches quand j’avais dix ans, avec comparaisons et conjectures...
Jusqu’à votre austère patron, Maître Crépeaux, qui m’a jeté d’ignobles
regards de concupiscence à travers la table et par-dessus les orchidées!
Argatte continua:
--Vous pouvez ajouter que les deux petits jeunes gens, là, près de nous,
ne s’excitent sur votre cousine qu’à cause de votre présence... Si vous
partiez, ce serait la déroute.
Et, subitement, la voix changée, caressante, intime, il dit, la tête
penchée, sa moustache effleurant l’épaule nue de la jeune femme:
--Ils ont raison... Vous êtes particulièrement affolante ce soir... Si
je m’écoutais, je vous violerais tout de suite.
Elle rit.
--Ça épaterait plutôt les autres.
Il dit sérieusement:
--Bah! croyez-vous?... En tout cas, ils ne nous empêcheraient pas... En
somme, il ne s’agirait que d’avoir du culot... Ça vous gênerait?
Cady fit la moue et s’interrogea.
--C’est-à-dire, cela me distrairait... Je ne penserais qu’à regarder
leurs têtes.
--Ah! moi, non, par exemple!
Puis, soudain, avec un regret:
--Mais il n’y a rien à faire... Je ne vous plais pas.
Cady l’examina.
--Si... Je vous trouve très bien.
Grand, solide et bien fait, les traits fins, la physionomie ouverte, les
yeux noirs pétillant d’esprit et d’ironie, la bouche sensuelle, d’épais
cheveux sombres, le cou un peu gras, le geste aisé et vif, l’ensemble de
sa personne harmonieux, franc, sympathique, c’était mieux qu’un joli
garçon: un bel homme, et un homme que l’on sentait de supérieure valeur
intellectuelle.
Les hommes l’estimaient, et son seul défaut, un tempérament passionnel
presque excessif, que tout dénonçait en lui, lui était une irrésistible
séduction auprès des femmes.
Il constata, d’un ton contrit:
--Je ne dis pas que je vous répugne, mais ça ne fait rien, il n’y a pas
le choc.
Cady se redressa, se tournant lentement vers lui, les lèvres
entr’ouvertes, souriant mystérieusement, une caresse indicible en ses
grands yeux de velours gris.
--Qu’est-ce que vous en savez?
Il eut un geste nerveux, aussitôt réprimé; et, devenu grave, il passa la
main sur sa moustache, la lèvre frémissante.
--Ah! ah!
Leurs regards se rencontrèrent pendant une seconde. Il crut lire le
secret consentement, et murmura imperceptiblement, d’un accent vaincu:
--Ah! comme je serais à vous...
Puis, au même instant, son expérience amoureuse saisit l’erreur. Il
s’écarta avec un soupir; ses yeux reprirent leur éclat, voilé durant une
minute par un irrésistible afflux de volupté.
--Ah! la méchante petite allumeuse! dit-il sans rancune. Vous ne pensez
pas un mot de ce que... vous n’avez pas dit.
Elle sourit.
--Vous croyez?
Il fit un geste découragé.
--Parbleu! Au fond, vous êtes incapable d’amour, vous!...
Et, avec une colère simulée et amicale, il désigna discrètement du
regard Laumière qui descendait l’escalier, l’air las et ennuyé.
--C’est votre sacré amant qui vous a pervertie!
Elle rit de tout son cœur.
--Qui, mon amant?... Jacques?
Et comme le peintre arrivait près d’eux, leur jetant un coup d’œil
distrait en apparence, elle saisit sa main et l’attira.
--Dis, Jacques, est-ce vrai que tu es mon amant?
Laumière sourit; son regard s’arrêta sans animosité sur Argatte, mais
avec une sorte d’impertinente familiarité qui agaça profondément le
jeune avocat.
--Ma petite, je l’ignore, dit-il en s’éloignant. Tu dois le savoir mieux
que moi.
Argatte le suivait des yeux en fronçant involontairement le sourcil.
--Pourquoi diable vous tutoie-t-il, c’est ridicule! émit-il d’un ton
tranchant.
Cady s’esclaffait.
--Dieu! que vous êtes amusant, ce soir! Mais Jacques m’a vue au
berceau... On s’est toujours dit «tu»... Ça n’a aucune importance.
--Oh! évidemment! fit l’autre, ironiquement.
Du divan qui leur faisait face, Mme de Montaux interpellait sa cousine.
--Dis, Cady, tu viens avec moi à Vincennes, demain matin, voir le départ
des aéroplanes au parc militaire? Ce sera délicieux!
Très grande, très mince, maigre même, Marie-Annette possédait une beauté
surtout artificielle et assez discutable.
Elle teignait en noir opaque ses cheveux naturellement châtains. Son
visage était pâle, fardé excessivement. Ses yeux, rendus vagues par ses
manies successives d’éther, d’opium et de chloral, se creusaient dans
l’orbite violemment ombrée par le kohl. Les sourcils épilés, réduits à
une mince ligne arquée, nettement noircie, semblaient ceux d’une dame
d’images japonaises.
Plusieurs adroites opérations chirurgicales avaient atténué une
asymétrie de la face autrefois très apparente, et un traitement
énergique avait eu raison de tics nerveux qui secouaient son
adolescence.
D’ailleurs les années n’avaient fait qu’augmenter son penchant à
l’excentricité, ses curiosités malsaines, sa perpétuelle et maladive
recherche de l’étrange, de sensations dites rares.
Tour à tour éprise de tous les sports à la mode, elle les estimait en
raison du danger qu’ils présentaient et de la somme d’émotion qu’ils
pourraient lui apporter.
Après avoir été une chauffeuse téméraire, pris part à une course d’où
elle était revenue avec une jambe brisée, elle délaissait actuellement
l’automobile pour l’aviation. Son rêve était de faire une ascension,
puis de posséder et de conduire elle-même un monoplan.
Ce qui étonnait, chez cette créature tout le temps trépidante,
perpétuellement emballée, c’était qu’elle eût trouvé le loisir d’avoir
des amants. Du reste, elle certifiait elle-même à ses intimes que
ç’avait toujours été une question d’intérêt, jamais de sentiment ou de
sensualité.
En effet, ses changeantes passions sportives lui coûtaient gros, et les
revenus de sa très belle fortune étaient entièrement absorbés par le
train du ménage et les dépenses de son mari, qu’elle avait épousé
couvert de dettes.
Il lui fallait donc demander au dehors de quoi subvenir à ses manies.
Désordonnée, dévergondée, sans frein d’aucune sorte, elle avait tenté,
et, chose plus extraordinaire, retenu plusieurs fantaisies. Sa liaison
la plus durable et la plus lucrative était celle qui agonisait
aujourd’hui avec Hubert Voisin, le directeur du _Paris-Soir_, le maître
chanteur qui ramassait parfois des millions et les gâchait volontiers,
pourvu que tout Paris le sût.
Le premier mouvement de Cady fut de refuser la proposition de sa
cousine; puis un rappel la fit se raviser. D’un saut, elle rejoignit
Marie-Annette et balaya les hommes d’un geste décidé.
--Allez!... On vous a assez vus... J’ai un secret pour elle seule.
Et, tandis que Mme de Montaux riait, les yeux allumés par la curiosité,
Cady lui intimait:
--Demain, pour tout le monde, et particulièrement pour mon mari, je
déjeune et je passe toute la journée avec toi.
L’autre la questionnait âprement.
--Qui? Qui?... Oh! je t’en prie, dis-moi qui...
Cady fit un geste évasif.
--Je te le dirai peut-être un jour.
Marie-Annette désigna du regard son mari qui sortait du fumoir en
compagnie d’Hubert Voisin.
--Est-ce Paul?... Ou bien, petite peste, me prendrais-tu mon
coffre-fort?
Cady, outrée de cette dernière hypothèse, eut une chaude dénégation:
--Ah! sûr, ni l’un ni l’autre!
Marie-Annette la pinça au bras, glissant bas, car les deux hommes
s’asseyaient à leurs côtés:
--Allons, tu ne nieras pas qu’avec Paul?...
Mais la jeune femme resta imperturbable.
--Dieu, que tu es sotte, ma pauvre fille! se contenta-t-elle de laisser
tomber avec dédain.
Comme le général Blot apparaissait à son tour, Marie-Annette, reprise
par son idée fixe, s’élança à sa rencontre.
--Général, est-ce vrai qu’il est interdit aux officiers aviateurs de
prendre des passagères?
Les yeux de Voisin détaillaient avec insistance la silhouette
nonchalante de Cady, sans corset, sous un double fourreau de mousseline
de soie prune et rose. Il désigna Mme Darquet, qui descendait
majestueusement l’escalier de marbre, très forte, les traits marqués et
autoritaires, tout en velours noir, sans autre bijou qu’un énorme
diamant suspendu par un fil invisible aux dix rangs de petites perles
qui sanglaient la ruine de son cou. La main sur l’épaule de Mme Durand
de l’Ile, telle une reine de tragédie s’appuyant sur la classique
confidente, elle enveloppait d’un regard satisfait l’assistance choisie
qui affluait sous son toit.
--Comment avec une mère si belle, pouvez-vous être si jolie?
Cady branla la tête, le dévisageant avec impertinence.
--C’est pas fort, ce que vous dites là, vous savez?
L’avorton rit, montrant ses longues dents jaunes de casse-noisette dans
une barbe jadis blonde. Ses yeux saillants, striés de veinules
violettes, roulaient, libidineux, sous des paupières sans cils.
--J’avoue qu’il y a mieux!... Que voulez-vous, j’ai la galanterie courte
en paroles!
Sans une calvitie prononcée qui le désolait, Paul de Montaux eût offert
le type parfait du joli garçon, de l’impeccable officier de cavalerie,
portant aussi élégamment l’habit que l’uniforme. La nullité de sa
physionomie était masquée par une expression martiale et aristocratique.
On ne pouvait s’empêcher d’admirer la perfection heureuse de ses traits,
la beauté de sa moustache blonde, de ses dents blanches souvent offertes
par le sourire de sa jolie bouche aux lèvres vermeilles.
Mince, souple, très grand, le geste gracieux et indolent, Paul de
Montaux parlait peu, souriait beaucoup, paraissant persuadé qu’il lui
suffisait de se montrer pour séduire.
Ce soir-là, une préoccupation d’entretenir Cady à part le dominait,
désir parfaitement deviné par la jeune femme, et qu’elle contrecarrait
avec un malin plaisir.
--Cady, fit-il après avoir laborieusement cherché un meilleur prétexte,
je crois que votre mère vous cherche... Voulez-vous mon bras pour aller
la rejoindre?
Elle négligea de répondre à cette proposition saugrenue, l’interpellant:
--Est-ce vrai que Rosine Derval, après avoir divorcé, songe à reprendre
son mari pour jouer avec lui au Théâtre-Moderne?
Montaux feignit une vive surprise.
--Mon Dieu, comment voulez-vous que je sache?... Je suis peu au courant
des choses du théâtre...
--Menteur! N’êtes-vous pas très bien avec Rosine Derval?
L’ancien dragon nia avec agitation, affectant une contrariété et jetant
des coups d’œil obliques sur Hubert Voisin, qui riait. Chacun savait que
le mari et l’amant de Marie-Annette se partageaient également les
faveurs de l’artiste.
--Moi? Quel infect potin!... Qui vous a raconté cela?
Cady affirma:
--Tout le monde... et en particulier M. Voisin.
Hubert saisit la main de la jeune femme.
--Ne l’écoutez pas, Montaux, c’est une petite menteuse qui veut vous
faire marcher... Au fond, c’est par jalousie qu’elle vous taquine.
Paul se rengorgea et ricana:
--Si je le croyais!...
Cady lui jeta un regard de dédain:
--Croyez ou ne croyez pas... Si vous saviez ce que je m’en fiche!...
Hubert palpait sournoisement les doigts et la paume de la jeune femme,
s’enflammant à ce jeu qui mettait sous son toucher l’épiderme doux et
frais, les os fragiles de la petite main qui s’abandonnait.
--Vous n’êtes pas gentille, fit-il. Pourquoi ne venez-vous jamais me
voir au journal?
--Grand Dieu! pour quoi faire?
--Mais pour me demander quelque chose.
--Quoi?
--Les jolies femmes désirent toujours quelques bagatelles... et vous
savez que je serais enchanté de vous faire plaisir...
Cady jeta un coup d’œil amusé sur Paul de Montaux, qui écoutait ce
dialogue avec une visible contrariété.
--Paul!... Vous entendez les propos qu’on me tient et vous ne me
défendez pas?... Ce monsieur m’insulte, vous savez?
Il essaya de prendre un air froid et ironique.
--Je ne pense pas avoir le droit d’intervenir...
--Comment, n’êtes-vous pas mon cousin?...
Il se leva inopinément et riposta, le teint animé:
--Eh bien, si ce titre me donne une autorité sur vous, Cady, prenez mon
bras et venez, j’ai à vous parler!
A la grande déconvenue de Voisin, elle arracha la main qu’il tenait
toujours dans la sienne, se leva prestement et prit le bras de Paul,
éperdu d’orgueil. Ils firent quelques pas dans la galerie.
--Qu’avez-vous à me confier? demanda-t-elle.
Enivré et suppliant, il jeta à son oreille:
--Cady, pourquoi ne voulez-vous plus m’aimer?... Je vous adore!...
Elle éclata de rire et le quitta.
--Si c’est là tout ce beau secret!...
Là-bas, le tête-à-tête de Mme Voisin et de l’attaché du cabinet avait
été interrompu par Jeanne Darquet qui, remorquant la fatuité imbécile du
jeune sous-préfet René Durand de l’Ile, le forçait à s’incliner devant
toutes les puissances réunies chez sa mère.
Courtaude, la taille massive, la démarche dandinante et sans grâce, la
jeune fille avait une jolie tête au menton volontaire, aux yeux froids
et autoritaires. Adorée par Mme Darquet, elle lui rendait peu
d’affection. Elle avait, malgré son jeune âge, tracé au fond de son cœur
sec, de son esprit pratique et égoïste, tout un plan concernant sa vie
et son avenir, que, sans se laisser distraire un instant, elle
s’appliquait à préparer en silence. L’incapacité du fils de Mme Durand
de l’Ile plaisait à son besoin d’activité. Elle avait décrété qu’il
serait l’armature nécessaire à ses projets, le mari rêvé pour une fille
de son caractère.
De son côté, Mme Darquet passait de groupe en groupe.
--Mesdames, messieurs, monsieur le ministre, si vous voulez monter...
Mlle Lara et M. Georges Behr veulent bien nous dire une primeur, une
scène de la pièce nouvelle.
Et, s’emparant du bras du président du conseil, elle lui sourit avec
autorité:
--Allons, cher ami, donnez le bon exemple...
Il obéit, arguant de vagues nécessités de partir de bonne heure.
Mais Mme Durand de l’Ile avait saisi son regard de détresse et de
convoitise sur Cady. Souple et adroite, malgré sa grosse taille et ses
jambes enflées, elle parvint jusqu’à la jeune femme.
--Venez, votre mère a besoin de vous là-haut.
Et sans que Cady sût bien comment cela s’était fait, elle se trouva
assise au premier rang des fauteuils alignés devant la scène improvisée,
auprès du ministre satisfait, au milieu du groupe renfrogné et
malveillant de la femme de celui-ci, de celle de l’académicien et
d’Alice Crépeaux, sa cousine.
--En voilà une sale blague! murmura-t-elle entre haut et bas.
Mme Darquet jeta un clin d’œil de remerciement à l’humble amie qui, à
présent, s’activait auprès du général Blot, furieux de ne pouvoir
approcher de Cady, lui amenait Marie-Annette en compensation; tandis
qu’elle groupait autour de Fernande Voisin tous les jeunes gens
disponibles,--bonne mère indulgente aux faiblesses d’une fille qui la
pensionnait.
Laumière s’était déjà esquivé. Hubert Voisin examina la place
inexpugnable où se trouvait enfermée Cady, et, découragé, fit signe à
Montaux, redevenu morose.
--Venez-vous chez Derval?
Ils disparurent ensemble.
Maître Albert Crépeaux s’approcha de Renaudin, qui, à l’injonction de sa
belle-mère, avait docilement abandonné le bridge pour venir écouter les
artistes.
Grimaçant un affreux sourire dans son visage perpétuellement boutonneux,
aux lèvres pustuleuses, aux dents pourries, le célèbre avocat insinua au
mari:
--Le succès de votre femme ne vous inquiète pas?... Diable! Je ne sais
pas ce qu’elle a ce soir, la petite Cady, mais nul n’est insensible à
son charme... poivré!...
Renaudin, choqué, le regarda de travers.
--On n’en dira pas autant de Mme Crépeaux! fit-il sèchement. En vérité,
mon cher, puisqu’il paraît qu’il est de mise de se mêler de ce qui ne
vous regarde pas, je m’étonne que vous la laissiez sortir dans l’état où
elle est!...
Enceinte, informe, déjetée, flasque, bouffie et blême, Alice offrait, en
effet, le spectacle le plus repoussant qui se pût voir.
Maître Crépeaux allait répliquer aigrement, mais Mme Durand de l’Ile,
qui passait derrière eux, leur enjoignit le silence avec onction:
--Chut! vilains hommes!... Cessez de bavarder, Mlle Lara entre en scène.
Dans le taxi-auto qui les ramenait chez eux, Renaudin eut son geste
familier pour attirer contre lui Cady, qui, d’ordinaire, sommeillait et
se câlinait sur son épaule à chaque rentrée tardive. Ce soir-là, surpris
et mortifié, il la vit se dégager avec vivacité.
--Oh! laisse-moi, tu me décoiffes!...
Il essaya de rire.
--Puisque tu vas te défaire tout à l’heure...
Elle riposta avec impatience et dureté:
--Précisément, je déteste avoir les cheveux emmêlés pour la nuit.
Et, pinçant les lèvres comme avec une volonté inébranlable de mutisme,
fermant les yeux ainsi que pour mieux s’isoler, elle se rejeta au fond
de la voiture, dans le coin opposé à celui de son mari.
Celui-ci hésita. Demanderait-il une explication de cette bouderie, ou
plutôt de cette espèce d’éloignement irrité qu’elle lui montrait pour la
première fois depuis leur union?
Il allait parler; puis les reproches s’éteignirent sur ses lèvres. A
quoi bon?... Elle s’énerverait davantage. Ce serait peut-être la pénible
querelle, qui laisse derrière soi de tristes souvenirs. Après tout, rien
d’étonnant à ce qu’elle fût agacée. Déjà elle avait été fatiguée,
souffrante, dans l’après-midi. Une bonne nuit de repos aurait sans doute
raison de son indisposition et de sa mauvaise humeur.
Et, pour ne point contrarier davantage sa chère capricieuse, le tendre
mari, sans attendre qu’elle le lui demandât, la laissa seule dans la
chambre conjugale, et se retira dans le cabinet où un lit était aménagé
pour lui.