SECTION II.

DE LA

CRUAUTE

RELIGIEUSE.

[Marque d'imprimeur]

PARIS,

CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS.

1826.

TABLE.

Introduction vij

SECTION PREMIÈRE. Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils

adorent les passions qu'ils ont eux-mêmes 1

SECT. II. Que les hommes devraient bien prendre garde aux idées

qu'ils se font de la divinité 21

SECT. III. Des Cruautés religieuses que les hommes exercent sur

eux-mêmes 31

SECT. IV. Cruauté des Sacrifices sanglans. Des Sacrifices humains 40

SECT. V. Des Traitements cruels que les hommes se font éprouver

les uns aux autres, à cause de la différence de leurs opinions

religieuses et de la diversité de leur culte 58

SECT. VI. En quoi consistent quelques-unes des querelles

religieuses qui ont divisé les chrétiens, et combien les

matières en dispute ont été inintelligibles pour les disputans 65

SECT. VII. De plusieurs saints très orthodoxes et pères de

l'église qui ont été de violens persécuteurs 91

SECT. VIII. De la puissance du clergé, et de la tyrannie de

l'évêque de Rome 104

SECT. IX. De l'inquisition et de ses cruautés 126

SECT. X. De l'exécution de ceux que l'inquisition a condamnés 147

SECT. XI. Des persécutions excitées par les prêtres protestans 154

SECT. XII. Recherches sur les causes de la cruauté et de

l'esprit persécuteur que l'on remarque sur-tout dans les

prêtres de l'église romaine 173

SUPPLÉMENT à la Cruauté Religieuse 187

SECTION PREMIÈRE. Des opinions erronées et des cérémonies

superstitieuses que l'on trouve dans les pères de l'église 189

SECT. II. Exemples des opinions bizarres des pères de l'église 203

SECT. III. Des interprétations absurdes que les plus anciens

pères de l'église ont données de l'Écriture 219

SECT. IV. Questions odieuses, ridicules et indécentes qui

ont été agitées.--De la théologie scholastique 230

RÉFLEXIONS sur les persécutions religieuses et sur les moyens

de les prévenir.

SECTION PREMIÈRE. De l'absurdité et de l'injustice de la

persécution 239

SECT. II. Des sources de l'insolence et du pouvoir des

prêtres de l'église romaine 248

SECT. III. De la Crédulité. Les gens d'esprit sont souvent

dupes des préjugés du vulgaire 256

SECT. IV. Des moyens employés par le clergé pour exciter les

princes à la persécution 271

SECT. V. Des Remèdes que l'on peut opposer à la persécution 275

FIN DE LA TABLE.

INTRODUCTION.

Je vais examiner dans cet essai les différentes espèces de cruautés

religieuses. Je comprends également sous ce nom, soit les opinions

religieuses qui procèdent de la cruauté ou qui la font naître, soit les

actes de barbarie qu'impose la religion même, ou ceux dont ses zélateurs

se font un devoir pour son service et par amour pour elle.

La croyance en Dieu étant le fondement de toute religion, c'est en

général l'idée qu'on se fait de l'être suprême qui imprime un caractère

au culte qu'on lui rend: si les hommes se figurent un Dieu tyrannique,

capricieux ou méchant leur religion respirera l'esclavage,

l'inconséquence, la cruauté. Mais s'ils regardent sincèrement la

divinité comme un être infiniment sage et bon, l'on a droit d'en

conclure que leur religion sera pleine de raison et de bienveillance, et

déterminera à suivre une conduite honnête. Les adorateurs d'un seul Dieu

disent, sans doute, que cet être est doué d'une sagesse et d'une bonté

infinies; mais s'ils lui attribuent des actions de cruauté, s'ils

s'imaginent qu'on peut lui plaire par des pratiques vaines et puériles,

ou par des actions barbares; s'ils pensent que Dieu lui-même ait ordonné

de telles choses, alors l'idée qu'ils ont réellement de la divinité sera

directement opposée à ce qu'ils en disent, et ce sera cette idée qui

constituera l'essence de leur religion.

Bien des gens sans s'en douter croient à un Dieu cruel, et en

conséquence ils sont cruels en fait de religion. Ils en imposent

là-dessus à eux-mêmes et aux autres. Mais qu'ils s'interrogent eux-mêmes

de bonne foi et qu'ils se demandent comment ils s'imaginent au fond de

leur coeur que l'Être-Suprême traitera dans l'autre monde la plus grande

partie des hommes qu'il a créés et nommément les infidèles

quoiqu'inévitablement tels: qu'ils se demandent comment eux-mêmes, s'ils

en avaient le pouvoir, traiteraient en ce monde les gens qui ne

s'accordent pas avec eux sur le culte, ou sur les dogmes de la religion:

ces questions mûrement examinées et répondues avec candeur feront voir

l'opinion des hommes touchant la divinité, et leur religion dans un jour

très différent de celui sous lequel on les avait d'abord envisagées.

Quoique la plupart des hommes conviennent qu'il n'y a point d'opinions

plus importantes par les conséquences que celles qui ont Dieu et la

religion pour objet, cependant il n'y en a point qu'on prenne plus

communément sur parole. On apprend le symbole et le cathéchisme par

routine ainsi que des vaudevilles et des chansons; l'on ne raisonne pas

plus sur les uns que sur les autres.

Un grand nombre d'articles de foi sont embrassés avec chaleur, soutenus

obstinément, courageusement défendus, non parce qu'on les trouve

raisonnables, mais parce qu'on s'est accoutumé de bonne heure à les

respecter, ou parce qu'ils s'accordent soit avec le tempérament, soit

avec les intérêts qu'on peut avoir. Nous sommes disposés à penser que

les opinions dont on nous a pénétrés dans notre enfance et que

l'habitude a fait en quelque façon croître avec nous, sont des résultats

de nos propres raisonnemens quoique nous ne les ayons jamais examinées.

Il y en a quelques-unes qui sont si évidemment vraies qu'il importe peu

de savoir si elles ont été découvertes par nous-mêmes ou simplement

acquises; mais pour celles qui peuvent comporter le moindre doute, il

est très essentiel pour nous de ne les admettre qu'après le plus mûr

examen; cela seul peut nous donner le droit de les regarder comme

véritablement à nous.

Après ce petit nombre d'observations préliminaires, nous allons partager

notre sujet dans les trois chefs suivans. Nous examinerons:

_Premièrement_ les opinions que la plus grande partie du genre humain a

reçues et reçoit encore sur la cruauté des dieux qu'il adore.

_Secondement_ les dévotions barbares dont la pratique est ordinaire.

_Troisièmement_ les traitemens inhumains que les hommes se font

réciproquement éprouver à cause de la différence de leurs cultes et de

leurs opinions en matière de religion.

SECTION PREMIÈRE.

Les hommes donnent toujours aux dieux qu'ils adorent les passions qu'ils

ont eux-mêmes.

Nous ne savons rien de clair ni de satisfaisant sur la création de

l'homme[1]. Nous ignorons donc l'opinion première qu'il eut de son

créateur et quel fut au commencement l'objet de son adoration.

[1] Les relations de tout les auteurs payens, concernant l'origine de

l'homme, sont indubitablement des fables; et le récit qu'en fait le

livre de la Génèse, attribué à Moïse, est regardé par plusieurs

savans comme une pure allégorie; en effet, il ressemble plus à une

allégorie qu'à une histoire; au moins est-il très sûr que ce récit

est étranglé, obscur et peu satisfaisant.

Si nos premiers pères ont admis l'existence d'un être éternel,

invisible, tout puissant, d'une bonté infinie, créateur de l'univers, il

est vraisemblable que presque toute la postérité perdit bientôt et cette

connaissance et tout sentiment raisonnable sur la divinité[2]. Selon les

anciens témoignages que nous ayons de l'histoire, les hommes, dès les

premiers âges du monde, ont adoré les plus étranges dieux: rien de plus

ridicule que leurs différentes opinions sur cette multitude de

divinités; elles sont si absurdes que, si nous n'en avions pas des

preuves incontestables, il nous serait impossible de croire que l'homme,

doué d'abord de quelque intelligence, eût pu se dépraver à ce point et

tomber dans cet abîme de déraison; ces notions furent également absurdes

et changeantes, et cela devait nécessairement arriver; en effet si la

vérité est de sa nature circonscrite et toujours la même, l'erreur n'a

pas plus de forme fixe que de limites.

[2] Suivant ce qu'on nous enseigne et l'opinion communément reçue,

tous les hommes descendent d'un seul homme et de sa femme; mais

cette opinion paraît insoutenable par plusieurs raisons, et surtout

par l'impossibilité de faire sortir des mêmes parent les hommes

blancs et noirs. Mais qu'il y ait eu d'abord un ou plusieurs couples

d'hommes créés, cela ne fait rien à la question dont il s'agit.

Mais les hommes en s'écartant de la vérité par différentes routes se

sont généralement réunis en un point sur le compte de leurs dieux; ils

leur ont attribué les dispositions et les passions qu'ils éprouvaient

eux-mêmes, et souvent leur ressemblance corporelle. Car qu'y a-t-il eu

de plus commun dans la plupart des nations et des religions que de

représenter les dieux sous la figure humaine?[3]

[3] Les Lacédémoniens, le peuple le plus belliqueux de la terre,

représentaient toujours leurs dieux et même leurs déesses en habit

de guerre. Pierre Kolbe, dans sa relation du cap de Bonne-Espérance,

nous dit que quelques-uns des Hottentots, les hommes les plus

malpropres qui existent, qui se barbouillent le corps avec de la

suie incorporée dans de la graisse et ne se vétissent que de peaux

de bêtes, soutiennent que Dieu ressemble, par sa couleur, sa figure

et son habillement, aux plus beaux d'entr'eux.

Parmi les chrétiens même, et surtout parmi les moines d'Égypte, il y eut

autrefois une secte qui professait l'antropomorphisme; elle fondait ce

sentiment sur ce qu'il est dit que l'homme fut créé _à l'image de Dieu_.

L'opinion de ces moines fut portée jusqu'à un tel dégré de fureur,

qu'ils auraient assassiné Théophile, leur Évêque, qui avait écrit et

prêché contre elle, s'il n'avait eu l'adresse de les calmer en leur

disant: lorsque je vous vois je crois voir la face de Dieu[4].

Tertullien et Épiphane, ces deux grands antagonistes des hérésies, ont

été accusés de cette erreur. En effet qu'y a-t-il de plus commun parmi

ceux qu'on appelle chrétiens que de voir le tout-puissant,

l'incompréhensible, l'invisible créateur de l'univers représenté sous la

figure d'un faible mortel[5]?

[4] _Voyez_ Sozomène de la traduction française de Cousin, ch. 11,

page 472.

[5] Les tableaux de Dieu le père sous la figure d'un vieillard, sont

très communs dans les pays catholiques romains. L'auteur de cet

essai a vu à Lyon un Dieu le père coiffé d'un chapeau à la mode, à

trois côtés, apparemment pour représenter la Trinité.

Il est évident que la plupart des hommes se prennent eux-mêmes pour

modèles dans les idées qu'ils se font des dieux et même d'un seul dieu;

ils agrandissent seulement leurs propres dimensions; un dieu n'est pour

eux qu'un homme colossal, ou, si l'on veut, l'homme est un Dieu pigmée.

Il est vraisemblable que si d'autres animaux, soit reptiles, soit

insectes, étaient capables d'imaginer des dieux, ils leur donneraient

aussi leur propre ressemblance; ce seraient des dieux éléphans ou

fourmis, des dieux brebis ou lions.

Cette propension générale que les hommes ont de donner à leurs divinités

les dispositions et les passions qui les dominent eux-mêmes, nous rend

très-bien raison de la cruauté qu'ils ont toujours attribuée à leurs

dieux. Elle est en même temps une preuve très forte de la cruauté

naturelle du coeur humain.

Les hommes sentent, par leur propre expérience et par celle des autres,

combien le pouvoir est étroitement lié avec la tyrannie et la cruauté.

Ils ont là-dessus des exemples tirés de la conduite des maîtres avec

leurs serviteurs, des maris avec leurs femmes, des pères avec leurs

enfants, des précepteurs avec leurs pupilles, des monarques absolus avec

leurs esclaves, et comme ils ont attribué à leurs dieux un pouvoir

illimité, ils ne mettent aucunes bornes à leur tyrannie et à leur

cruauté[6].

[6] Dans l'antiquité et dans les contrées payennes, la plupart des

serviteurs étaient esclaves et traités avec une extrême barbarie. Le

docteur Jortin, dans son excellent _Discours sur la religion

chrétienne_, observe que le christianisme a proscrit un grand nombre

d'usages atroces et surtout relativement au traitement des

serviteurs. On aurait vraiment une grande obligation au

christianisme s'il eût aboli toutes les barbaries dont le docteur

nous parle et spécialement de celle-là. En Europe, où les serviteurs

ne sont pas esclaves, où ils servent de plein gré, et sont sous la

protection des lois, il n'est pas au pouvoir des maîtres de les

traiter aussi cruellement qu'ils le voudraient; cependant il faut

avouer que dans nos colonies en Amérique, beaucoup de chrétiens

traitent leurs esclaves avec une barbarie inconnue aux payens mêmes.

Le digne et savant auteur que je viens de citer, donne dans une note

un exemple de la manière dont Sénèque, qui était un payen, plaide la

cause des serviteurs. Son plaidoyer est si raisonnable et si humain

que je ne puis que le transcrire ici. «Ils sont esclaves, mais ils

sont aussi des hommes. Ils sont esclaves, mais vos commensaux. Ils

sont esclaves, mais ce sont des amis malheureux. Ils sont esclaves,

mais ils sont vos confrères, si vous pensez que la fortune pouvait

vous traiter tout comme eux, etc.» Sénèque, épit. 47, au

commencement.

Nous devons cependant convenir qu'il y a bien peu de serviteurs

assez fidèles, assez attachés, assez soigneux pour être justement

regardés comme des amis malheureux. Il n'en est pas moins certain

que leurs maîtres doivent toujours se souvenir qu'ils sont de la

même espèce qu'eux, et par conséquent les traiter avec indulgence et

humanité.

Il est évident, par des exemples sans nombre, que la plus grande partie

du genre humain, dans tous les temps, dans toutes les nations, dans

toutes les religions, a regardé cette cruauté comme un attribut de ses

dieux. Les payens ont généralement supposé que les leurs les châtiaient

par les plus grandes calamités, comme la famine ou la peste; et cela

communément pour l'omission de quelque cérémonie vaine et ridicule, ou

pour avoir méprisé quelque conte absurde de leurs devins ou de leurs

prêtres. S'ils croyaient leurs dieux capables de s'irriter pour des

sujets aussi frivoles, ils pensaient aussi pouvoir les apaiser par des

expiations du même genre. On n'employait souvent pour cela que quelques

chansons, quelques danses ou quelques jeux en leur honneur[7]. Les

Romains sur-tout, lorsqu'ils étaient affligés de quelque contagion, pour

expier leurs péchés et apaiser les dieux, nommaient un dictateur, dont

les fonctions se bornaient à attacher un clou au temple de Jupiter; il

abdiquait sa magistrature après cette belle cérémonie.

[7] Le lecteur verra sans doute que dans ces sortes d'expiations,

aussi bien que dans beaucoup d'autres pratiques religieuses, les

payens ont été imités de bien près par un grand nombre de chrétiens.

Que des payens qui déifiaient souvent leurs semblables et

particulièrement leurs princes les plus odieux, attribuassent encore la

cruauté à des dieux fauteurs de leurs vices aussi bien que de leurs

vertus, il ne faut pas s'en étonner. Mais que les adorateurs d'un Dieu

infiniment bon lui fassent la même injure, cela est aussi absurde

qu'étonnant.

Cependant il est notoire que les juifs, les chrétiens et les mahométans,

qui tous prétendent croire un pareil Dieu, le représentent comme plus

cruel encore que les dieux payens. L'opinion enseignée par les juifs,

adoptée et propagée par les sages chrétiens, est qu'un Dieu

miséricordieux et bienfaisant, rempli de patience, riche en bonté, plein

d'une compassion tendre, prêt à pardonner l'iniquité, les

transgressions, les péchés, ne laisse pas de vouloir châtier cruellement

les coupables, venge les iniquités des pères sur les enfans, et sur les

enfant des enfans, jusqu'à la troisième et quatrième génération[8].

[8] Les chrétiens ont encore porté cette opinion beaucoup plus loin

que la troisième et quatrième génération. Ils ont étendu la

vengeance divine depuis le premier homme jusqu'au dernier: pour le

péché d'Adam toute la postérité se trouve punie.

L'ancien testament nous fournit beaucoup d'autres exemples de la

croyance où étaient les juifs que Dieu punissait l'innocent pour les

crimes du coupable. Un exemple inique, mais remarquable en ce genre peut

suffire. On lit dans le livre des chroniques, chap. 21, que le roi David

ordonna le dénombrement du peuple d'Israël. Il est vraisemblable que ce

fut par un motif de vanité; néanmoins ce n'était pas un crime d'une

profonde noirceur ni comparable pour l'atrocité à beaucoup d'autres

qu'avait commis _cet homme selon le coeur de Dieu_. Cependant Dieu en

fut tellement irrité qu'il frappa Israël de la peste, et fit périr

soixante-dix mille hommes. Si le dénombrement était un crime, c'était

celui de David et non celui du peuple: lui-même le sentit si bien que

voici quelle fut sa prière à Dieu: _N'est-ce pas moi qui ai ordonné le

dénombrement? C'est donc moi qui ai péché, mais pour ce troupeau

qu'a-t-il fait?_ Il est évident que le peuple ne pouvait pas plus

empêcher son dénombrement que le peut un troupeau de moutons et qu'il

n'était pas plus coupable. Cependant après que Dieu eût détruit par ce

motif jusqu'à soixante-dix mille hommes, _il se repentit du mal qu'il

avait fait et dit à l'Ange exterminateur: c'est assez, que ta main

s'arrête à présent_. Telle est l'opinion de la cruauté avec laquelle les

payens et les juifs s'imaginaient que leurs dieux les punissaient en ce

monde; cependant les plus fortes punitions temporelles ne sont que des

afflictions légères en comparaison des tourmens éternels réservés aux

pécheurs dans l'autre monde par le Dieu de bonté, si l'on en croit ceux

qui admettent le dogme de la vie future: en effet, selon le plus grand

nombre des chrétiens, un malheur éternel doit être le partage

non-seulement des scélérats atroces et opiniâtres, mais aussi des

pécheurs qui, toutes circonstances pesées, n'ont pu s'empêcher de tomber

dans quelques fautes, suites nécessaires de leur fragilité. Les mêmes

peines sont décernées pour l'omission, même absolument involontaire, de

certaines cérémonies qui ne peuvent assurément purifier ni le coeur ni

la conscience. C'est le cas des enfans qui meurent sans baptême.

Tous les infidèles et les incrédules sont encore également menacés de la

damnation éternelle; ainsi la croyance du vrai Dieu ayant été pendant un

grand nombre de siècles exclusivement accordée à un peuple obscur,

méprisable, méchant (comme le dépeignent ses propres historiens et ses

prophètes) vu que ce peuple habitait une petite contrée qui n'avait que

peu de commerce avec ses voisins, il s'ensuit que faute d'avoir la

connaissance du vrai Dieu tout le reste du genre humain a dû être

éternellement malheureux. Nous sommes obligés de croire que les

Aristides, les Phocion, les Timoléon, les Epaminondas, les Socrates, les

Platon, en un mot que les hommes les plus excellens du paganisme ont été

enveloppés dans cette cruelle sentence. Depuis la venue du Christ nous

devons damner et tous ceux qui n'ont point cru en lui quoiqu'ils n'en

aient jamais entendu parler, et ceux aussi qui le reconnaissant pour

Dieu n'ont pas admis le même genre de culte ou de doctrine enseigné par

quelque secte particulière; c'est ce qu'osent soutenir les catholiques

romains, et c'est au moins ce que présume un grand nombre de protestans:

voilà, si vous en croyez les mahométans, la façon dont Dieu traitera

tous les hommes qui n'auront point reconnu leur prophète, et qui

n'auront point regardé l'Alcoran et sa doctrine comme émanés du ciel.

«Vraiment, dit ce livre prétendu céleste, nous jetterons dans le feu de

l'enfer ceux qui méconnaîtront les signes de notre foi. A mesure qu'ils

seront bien grillés, nous leur donnerons des peaux nouvelles en échange,

afin qu'ils puissent goûter des tourmens plus aigus: car Dieu est

puissant et sage». Et ailleurs: «Ceux qui ne croiront pas seront

enveloppés de vêtemens de feu. Une eau bouillante tombera sur leurs

têtes; leurs entrailles et leur peau seront déchirées et ils seront

continuellement battus avec des masses de fer. Toutes les fois qu'ils

s'efforceront de sortir de l'enfer pour se soustraire à la rigueur des

tourmens, ils y seront entraînés et leurs bourreaux leur diront:

savourez le tourment du feu». En un mot plusieurs chrétiens ont cru et

enseigné que Dieu a condamné la plus grande partie du genre humain, des

millions de millions de ses propres créatures à souffrir dans un lieu où

toutes les facultés de l'âme et du corps seront tourmentées

continuellement et sans relâche. «C'est là, ô pécheur! que tu vivras

dans une éternelle prison de ténèbres extérieures, ou il n'y aura

d'ordre que la confusion et l'horreur; où l'on n'entendra que la voix

des hurlemens et des blasphèmes, d'autre bruit que le grincement des

dents; on l'on n'aura d'autre société que celle du diable et de ses

anges qui, tourmentés eux-mêmes, n'auront d'autre soulagement que de te

faire éprouver leur fureur, _St.-Mathieu, chap. 13, vs. 42, et chap. 25,

vers. 36, etc._ C'est là que la punition sera sans pitié, la misère sans

grâce, la douleur uns consolation, la méchanceté sans mesure, le

tourment sans repos. _Apocalypse, chap. 14, vers. 10, 11._ La colère de

Dieu pénétrera l'âme et le corps comme la flamme se saisit d'un bloc de

souffre ou de poix. _Daniel, ch. 7, v. 10._ Dans cette flamme tu seras

toujours brûlé, sans jamais consumer, toujours mourant sans jamais

mourir, toujours rugissant dans les angoisses de la mort sans jamais en

être délivré ni sans pouvoir espérer la fin de tes peines: de sorte

qu'après les avoir endurées autant de milliers d'années qu'il y a de

brins d'herbes sur la terre, de sable dans la mer, de cheveux sur la

tête de tous les enfans d'Adam nés ou à naître, tu ne seras pas plus

près de la fin de tes tourmens que tu n'étais le jour où tu y fus

précipité. Loin de finir, ils ne feront à chaque instant que commencer,

car ce serait quelque soulagement que d'envisager une fin possible à ton

malheur, après tant de milliers d'années; mais chaque fois que ton

esprit se rappellera ce mot, _jamais_, et il se le rappellera à tous les

instans, ton coeur sera déchiré par la rage, et par un affreux

désespoir; cette idée horrible aiguisera encore tes douleurs

insupportables qui excédaient déjà tout pouvoir d'exprimer ou

d'imaginer. Ce sera un nouvel enfer au milieu de l'enfer même»[9]. Avec

quelle surprise ne doit-on pas lire un récit si choquant, si terrible,

et qui, par les idées qu'il donne de la manière dont Dieu traitera ses

créatures, semble s'être proposé de le transformer en un Démon!

[9] C'est ainsi que s'exprime un de nos docteurs dans une sérieuse et

pathétique _description du ciel et de l'enfer crayonnée par le

St.-Esprit selon les meilleurs interprètes, etc._, qui se trouve

dans le livre intitulé: _Tous les devoirs du chrétien_, imprimé à

Londres aux dépens de l'hôpital de Christ, 1723, p. 12, 13. L'on

observera que tous les renvois à l'écriture sont de mon auteur,

lequel par conséquent en demeure le garant.

Je ne peux pas quitter le sujet de Dieu, condamnant ainsi les hommes à

des tourmens éternels et inouïs, sans proposer une question à ceux qui

sont assez malheureux pour admettre une doctrine aussi blasphématoire et

aussi diabolique. Je la propose sur-tout à ceux qui, sans la croire,

sont assez lâches ou assez pervers pour l'enseigner et la répandre.

Je leur demanderai donc quelle peut être la fin légitime et avantageuse

de toute punition? N'est-ce pas en premier lieu de corriger les

coupables? ce qui certainement est très fort à désirer: en second lieu,

n'est-ce pas de détourner les hommes de commettre les crimes pour

lesquels ils en voyent d'autres punis? Enfin n'est-ce pas d'éloigner ou

de retrancher de la société des membres qui sont à craindre pour elle?

Telles sont les notions invariables que les hommes doivent se former du

but que les châtimens doivent se proposer; or des châtimens éternels ne

remplissent aucune de ces vues légitimes; le coupable ne peut pas être

corrigé; il le serait même inutilement, car, corrigé on non, il sera

toujours tourmenté. Son exemple ne peut pas en détourner d'autres du

crime; sa conduite ainsi que son destin sont irrévocablement déterminés.

Enfin l'on ne peut pas imaginer que parmi les damnés quelqu'un puisse

être dangereux pour la société.

Est-il possible que les hommes puissent tomber dans une contradiction

aussi manifeste que de représenter Dieu comme un Être d'une bonté

infinie, ou même de l'équité la plus ordinaire, et croire en même tems

ou enseigner qu'il punit ainsi ses créatures? ne devraient-ils pas

plutôt le représenter comme un démon barbare, comme un Être infiniment

injuste et cruel? Il crée l'homme par un acte de sa volonté pure, afin

de condamner ensuite l'ouvrage de ses mains à une éternelle misère!

Quelle est la cause de cette rigueur? Il est puni pour des choses qui

n'ont aucunement dépendu de lui! Est-il un seul homme assez féroce pour

vouloir de sang froid, pour quelque raison que ce fût, condamner à des

tourmens éternels ses propres enfans, ou même un ennemi déclaré? En

est-il un assez impitoyable pour ne pas épargner à quelque être que ce

fût des tourmens sans mesure? L'homme de bien ne voudrait-il pas au

contraire répandre le bonheur aussi loin qu'il pourrait s'étendre? Tout

son désir ne serait-il pas de procurer la félicité à tous les êtres

créés? Quoique ces notions indignes et absurdes sur la divinité soient

originairement émanées d'une disposition barbare que bien des gens

portent en eux-mêmes et qui est inspirée à d'autres par différens

moyens, on leur enseigne ces opinions et elles s'impriment plus ou moins

profondément dans leur âme selon que, par tempérament, ils sont plus ou

moins disposés à la cruauté. Mais on devrait faire attention que loin de

servir la religion en inculquant la doctrine des peines éternelles, l'on

fournit des armes à l'athéisme qui anéantit toute religion, et d'un

autre côté l'on jette dans le désespoir un grand nombre d'âmes honnêtes,

simples et timorées, sans contenir les méchans intrépides et endurcis,

dont des craintes éloignées ne peuvent, comme l'expérience le prouve,

réprimer les excès.

SECTION II.

Que les hommes devraient bien prendre garde aux idées qu'ils se font de

la divinité.

Je ne crois pas qu'on puisse raisonnablement nier que les hommes en

général ne forment leur religion et ne réglent leur conduite sur les

idées qu'ils ont de la divinité: il est donc très important pour eux

d'examiner avec soin ces idées et de se former une juste opinion des

dieux qu'ils adorent. Le pieux auteur de _tous les devoirs de l'homme_ a

intitulé un de ses chapitres: _Des maux occasionnés par les erreurs sur

la divinité_. En effet c'est la source des plus grands maux. Si l'on

croit que Dieu soit partial, injuste, colère, vindicatif, tyrannique et

cruel, il faut bien, pour ressembler à son Dieu, ce qui est une ambition

naturelle et raisonnable, s'efforcer de réunir ces mêmes qualités: il

est bien vrai que, pour être méchans, les hommes n'ont pas besoin d'être

excités par cet exemple, mais il ne l'est pas moins que de telles

opinions sont un aiguillon de plus à la méchanceté naturelle.

Prétendre que Dieu ait pu faire choix de quelques personnes ou même d'un

peuple, de même que les hommes choisissent leurs favoris, c'est

attribuer à la divinité une partialité et une folie indignes de ses

perfections. Si par hasard ces prétendus favoris se trouvaient les plus

méchans et les plus vils des hommes, si l'on prétendait qu'en leur

faveur Dieu a exterminé d'autres nations, ce ne serait pas seulement lui

attribuer de la partialité et de la folie, mais encore ce serait

l'accuser d'injustice et de cruauté, ce serait blasphêmer. Quelle idée

doit-on se former de la divinité lorsqu'on voit un roi injuste, ingrat,

adultère, barbare, tyran et meurtrier[10] appelé _l'homme selon le coeur

de Dieu_?

[10] Ce que l'on dit ici est amplement prouvé par tout ce que

l'écriture rapporte de David. Sans s'arrêter au double crime

d'adultère et de meurtres commis en la personne d'Urie et de

Betsabée si énergiquement représenté par Nathan dans la parabole de

l'agneau, on y trouve encore bien d'autres témoignages de barbarie.

Quand il eut pris la ville de Rabbah, «il en fit sortir les

habitans, il fit scier les uns, il mit les autres sous des herses de

fer, en fit hacher d'autres, ou les fit jeter dans des fours à

briques. Il traita ainsi toutes les villes des enfans d'Ammon.» Les

Rabbins, loin de chercher à exténuer la cruauté attribuée à David,

ne font aucune difficulté d'assurer que l'exécution des Ammonites

fut accomplie avec la dernière barbarie: cependant après cet aveu

ils s'efforcent de justifier David de cette rigueur qui, selon eux,

était nécessaire pour frapper de terreur les nations voisines, afin

qu'aucune ne méprisât à l'avenir les Israëlites, mais respectât

plutôt le peuple que le Seigneur avait choisi. Voyez _Mém. de

littérature, par de la Roche, vol. 2, art. 82, éd. in-8º_.

Il est vrai que si en beaucoup d'endroits d'un certain livre on

substituait le mot _prêtres_ au mot _Dieu_, cela servirait

merveilleusement à éclaircir un grand nombre de passages obscurs et à

leur donner un sens intelligible[11]. Un monarque ou tout autre homme,

quelque méchant et pervers qu'il soit, s'il favorise les prêtres et se

montre très soumis à remplir leurs pratiques et leurs cérémonies, peut

être justement appelé _un homme selon le coeur des prêtres_, et regardé

par eux comme un saint et comme vraiment religieux; mais l'appeller _un

homme selon le coeur de Dieu_, ou un homme religieux dans le vrai sens

du mot, c'est donner des idées très-désavantageuses et de Dieu et de la

religion. Rien ne peut être plus contraire à la vérité, plus outrageant

à la gloire de Dieu, plus préjudiciable à la vraie religion et à la

vertu, et par conséquent à la paix, au bon ordre et au bonheur du monde,

que de croire ou d'enseigner que Dieu commande aux hommes des actions

contraires aux régles naturelles, fondamentales, infaillibles de la

raison et de la morale, qu'il a écrites dans le coeur de chacun de nous,

et que tous reconnaissent quoique peu les pratiquent. Un excellent

abrégé de ces règles, que chacun devrait avoir continuellement sous les

yeux, dans la spéculation et dans la pratique, «c'est de ne faire à

autrui que ce que nous voudrions qu'il nous fît». Si les hommes

pouvaient se tromper eux-mêmes et les autres jusqu'au point de croire

que Dieu puisse quelquefois dispenser de ces régles et recommander des

choses qui leur seraient contraires, ce serait certainement ouvrir les

portes aux crimes les plus atroces.

[11] On pourrait rapporter plusieurs exemples de ce genre: mais celui

que nous allons donner suffira. David et tout le peuple d'Israël en

grand concours accompagnaient l'Arche en chantant et jouant des

instrumens; l'on avait placé cette Arche sur un chariot neuf: les

boeufs qui la tiraient ayant bronché, l'Arche fut ébranlée, et Oza y

porta la main pour la soutenir et l'empêcher de tomber; cette action

paraît du moins innocente et peut-être méritoire: cependant on lit

dans le chap. 2 du livre de Samuel que la colère du Seigneur

s'alluma contre Oza, que Dieu le frappa pour son erreur et que

l'attouchement de l'arche le fit mourir. Les critiques et les

commentateurs sont priés de considérer si on ne pourrait pas lire

ainsi ce passage: «La colère des prêtres s'alluma contre Oza, etc.»

Ce qui suit prouve encore la nécessité d'entendre ainsi ce passage,

car il est dit que _David se fâcha de ce que le Seigneur avait tué

Oza_. Assurément David était trop dévot pour se fâcher de rien que

le Seigneur eût pu faire. Mais il avait droit de se fâcher de cet

acte s'il partait de la main des prêtres.

Cela n'est-il pas en effet arrivé? Des nations entières n'ont-elles pas

prétendu et cru, sans doute, que Dieu leur avait ordonné d'entreprendre

les guerres les plus injustes, de tourmenter, d'assassiner, jusqu'à

leurs propres enfans, de détruire des nations? Des barbaries de toute

espèce n'ont-elles pas été commises au saint nom du Seigneur?

Il n'est sans doute ni un livre, ni un homme, ni même un ange descendu

du ciel qui méritent aucune créance s'ils enseignent que Dieu soit cruel

ou commande aux hommes de l'être. Tant que les hommes croiront que tous

les actes d'injustice, de violence, de barbarie offensent la divinité et

sont contraires à sa loi, on pourra se flatter qu'ils seront détournés

de les commettre; mais à quoi ne doit-on pas s'attendre lorsqu'ils

seront dans l'opinion contraire? Que n'a-t-on pas à craindre sur-tout

des souverains et des nations qui ne peuvent être contenus par les loix

humaines? C'est une excuse bien faible et bien fausse que de dire que

nous ne connaissons point la profondeur des décrets de la divinité; il

n'est pas moins téméraire d'assurer que l'on puisse démontrer que Dieu

commande de pareilles actions.

La première de ces raisons ne prouve rien. Dieu dans ses décrets ne peut

point avoir résolu des crimes: il répugne à toute idée raisonnable de la

divinité qu'elle puisse ordonner des actions méchantes et criminelles,

et par conséquent la preuve de fait ne doit jamais être admise. Il est

impossible d'admettre comme révélation divine ce qui renverse la

certitude de tous les principes qui doivent être supposés précédemment à

toute révélation, car c'est détruire les seuls moyens par lesquels nous

puissions juger de la vérité d'une révélation divine.

Comment supposer que l'Être infiniment sage, juste et bon pût se plaire

à établir les loix les plus nécessaires pour ses créatures, telles que

sont celles de la morale, et leur ordonne ensuite d'enfreindre ces mêmes

loix en appuyant ses ordres par des miracles? Supposons une nation

méchante et dépravée (si jamais il y en a eu d'autres) pouvons-nous

imaginer que Dieu soit assez destitué de moyens de la punir pour être

obligé de charger à cet effet une autre nation de devenir encore plus

méchante et plus cruelle que la première? Pouvons nous croire qu'il

ordonne de n'épargner ni les boeufs, ni les ânes ni les troupeaux qui

n'ont point péché, et de massacrer indistinctement les hommes, les

femmes, les vieillards et les enfans à la mammelle? La vérité est que,

quand des enthousiastes, des fanatiques ou des hypocrites qui font

hautement profession d'être dévots, ont commis ou sont prêts à commettre

quelque action détestable, lorsqu'ils ont intérêt de la faire commettre

à d'autres, ils se couvrent du nom de la divinité et prétendent qu'elle

est ordonnée ou inspirée par elle; par ce moyen ils ajoutent à la

barbarie l'impiété et le blasphème.

Les règles naturelles, les limites de la vérité sont la morale et le bon

sens; ce sont là les loix de Dieu qui ne sont point écrites sur des

tables de pierre, mais qui sont profondément gravées dans les coeurs des

hommes. Mais si ces loix sont une fois écartées ou enfreintes, alors

l'erreur, l'enthousiasme et le fanatisme, semblables à un torrent,

renversent la vérité et entraînent avec elle tout ce qu'il y a de plus

sacré et de plus utile au genre humain. Quelles opinions extravagantes

et monstrueuses ne peuvent pas être débitées comme des révélations

divines! quelles actions, quelque atroces qu'elles soient, ne seront pas

sanctifiées sous le nom de devoirs religieux, et quand on les fera

passer pour des commandemens de Dieu! C'est assurément le comble de la

fourberie et de l'impudence dans quelques hommes d'oser dire que Dieu

leur ordonne de violer les lois sacrées de la nature et de la société en

commettant des actions atroces et barbares; c'est le dernier terme de la

folie et du délire fanatique que de devenir fauteur d'une imposture

aussi caractérisée. Prétendre que Dieu a fait des miracles pour

autoriser des ordres qui détruisent ses lois éternelles et inviolables,

c'est employer la fraude la plus indigne pour soutenir la fausseté la

plus manifeste.

De la cruauté religieuse · 第 1 / 11 章