ANDREE, PIERRE BELVAL
BELVAL, descendant les marches
Qu'est-ce qu'elle a fait?
ANDREE
Elle vient de me donner ses huit jours.
BELVAL
C'est elle qui veut s'en aller?
ANDREE
Ce sont ses parents qui la retirent... parce que nous ne sommes pas
mariés.
BELVAL
Hein?
ANDREE
Oui, c'est pour ça... Notre maison n'est pas sérieuse! Ce n'est pas
convenable pour une jeune fille de son âge de vivre chez nous... Le
monde blâmait sa famille, celle-ci s'est alarmée... Nous sommes un
danger pour l'innocente enfant.
BELVAL
Les imbéciles!... (un temps) Et c'est ça qui te met dans cet état?
ANDREE
Il y a de quoi!
BELVAL
Certainement, non! Une bonne de perdue, cent autres de trouvées. Avec
de l'argent, on a autant de serviteurs qu'on en désire.
ANDREE
Mais on les perd de la même façon... L'argent n'empêche pas l'opinion
publique de s'exprimer...
BELVAL
L'opinion publique, je m'en fiche!
ANDREE
Mais, moi, j'en souffre! Je n'ai pas ta philosophie.
BELVAL
Eh bien! c'est un tort, c'est vraiment dommage de se tracasser du
jugement des autres (un temps, doucement) Voyons, n'y pense plus ma
chérie. Laisse ça de côté... Hortense te trouvera une nouvelle servante
sans que tu aies à t'en occuper. S'il le faut, je l'arrêterai moi-même
et je poserai mes conditions.
ANDREE
Conditions qui n'empêcheront personne de monter la tête aux parents.
BELVAL
Bah! on verra bien. Au besoin, je la ferai venir de Paris, cette
bonne... Qui est-ce qui sera attrapé? Ce seront encore les gens
d'ici... Mais j'espère ne pas en être réduit à cette extrémité. Le pays
est charmant. Notre villégiature on ne peut plus agréable. Je serais
désolé de la voir troublée par des niaiseries pareilles. D'ailleurs, ce
n'est qu'une supposition. On est très aimable pour nous, on m'accueille
partout avec plaisir...
ANDREE
Toi peut-être.
BELVAL
Mais, toi aussi.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Toi ou moi, du reste, c'est la même chose.
ANDREE
Illusion!
BELVAL
Ah! c'est fini, hein? (il l'embrasse) Assez sur ce sujet. (changeant de
ton) Le facteur est passé? Qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui?
ANDREE, avec effort
Je n'ai pas achevé de parcourir mon courrier. Voici le tien. (elle
pousse vers Pierre un paquet de lettres. Belval prend une lettre et la
décachète). Bertrande m'a écrit... (elle tend la lettre à Pierre)
Tiens... Elle m'annonce son mariage avec Paul.
BELVAL, en parcourant
Ah! tout de même... Ils y ont mis le temps à se décider.
ANDREE
Deux ans, au moins.
BELVAL
Plus que ça! Quand nous nous sommes mis en ménage, il commençait à lui
faire la cour.
ANDREE
C'est vrai!
(Ils reprennent leur lecture)
BELVAL
Une invitation des Kermareck, pour une excursion en yacht... c'est pour
jeudi qu'ils m'invitent.
ANDREE
T'invitent!
BELVAL
Oui, m'invitent.
ANDREE
Eh bien! et moi?
BELVAL
Toi? (un temps employé à relire la lettre. Geste vague) Ils auront
oublié.
ANDREE, haussant les épaules
Encore une injure!
BELVAL
Que rien ne prouve. Cet oubli peut être involontaire.
ANDREE
Pas de leur part... Ce sont des gens trop posés pour commettre
involontairement une pareille gaffe.
BELVAL
Enfin, que veux-tu?... Je n'irai pas, voilà tout! (un temps) C'est
embêtant, c'était moi-même qui avais manifesté le désir de cette
excursion. (Il reprend la lettre, la relit). A bord du "Mimosa"... leur
nouveau yacht... (rejetant la lettre) Tant pis!... et celle-là?... Ah!
c'est pour toi... Madame Andrée Delorme... (il passe la lettre à
Andrée qui l'ouvre) Madame Andrée Delorme! Comme si, depuis trois ans
que nous sommes ensemble, tout le monde ne savait pas que tu as cessé
de porter ce nom.
ANDREE, en lisant
C'est le mien!
BELVAL
On ne te le donne plus... Quel est le méchant animal qui a signé cette
lettre?
ANDREE
Oh! l'animal...
BELVAL
Qui est-ce enfin?
ANDREE, hésitant
Mais... c'est...
BELVAL
Tu hésites?... (ironique) Je suis indiscret, sans doute?
ANDREE
Quelle idée! c'est de Madame Méribaut.
BELVAL
Cette vieille amie de ta mère?
ANDREE
Oui.
BELVAL
Elle ne m'ignore pourtant pas, celle-là! Elle connaît notre situation.
A cause de moi, t'a-t-elle assez sermonnée au début! (prenant
l'enveloppe). Cette suscription est mise à mon intention... une façon
de me dire que je ne compte pas!... pour me froisser!... (il chiffonne
l'enveloppe) Mais ça ne me froisse pas, tu sais! (il se met à arpenter
nerveusement la terrasse) Mon Dieu que les gens sont bêtes de se donner
tant de mal pour être inutilement désagréables!...
ANDREE
Tu lui prêtes des intentions...
BELVAL
Qui sont les siennes! (s'arrêtant devant Andrée) Je parie bien qu'elle
ne te charge pas de me faire ses compliments?
ANDREE, en souriant
Naturellement!
BELVAL
Si tu avais voulu rompre avec elle, aussi! J'ai bien cessé de voir ma
famille, moi!
ANDREE
Je n'avais aucun motif de rupture. Je ne dois pas, d'ailleurs, oublier
que lorsque ma mère est morte, alors que personne ne s'occupait de moi,
que j'étais seule, à 15 ans, pleurant auprès d'un lit funèbre, c'est
elle qui m'a soutenue, encouragée... En partageant ma peine, elle m'a
aidée à supporter les plus douloureuses minutes de ma vie, et ce jour-
là elle a acquis le droit de juger ma conduite.
BELVAL
Aussi, elle en abuse de ce droit! Voici trois ans qu'elle nous embête.
ANDREE
Oh!
BELVAL
Si tu veux, mettons qu'elle m'embête... effectivement, elle n'est
agressive que pour moi!...
(Bardichon gravit l'escalier de la terrasse).