«Elle est bonne nourricière; un lait rouge coule de son sein

Au lecteur

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LES

FLEURS ANIMÉES

II

PARIS

IMPRIMÉ PAR ÉDOUARD BLOT

66, RUE TURENNE, 66

[Illustration: LES FLEURS ANIMÉES]

LES

FLEURS ANIMÉES

PAR

J. J. GRANDVILLE

TEXTE

PAR

ALPH. KARR, TAXILE DELORD & LE COMTE FŒLIX

NOUVELLE ÉDITION

AVEC PLANCHES TRÈS-SOIGNEUSEMENT RETOUCHÉES

POUR LA GRAVURE ET LE COLORIS

PAR

M. MAUBERT

PEINTRE D’HISTOIRE NATURELLE, ATTACHÉ AU JARDIN DES PLANTES

TOME SECOND

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, ET PALAIS-ROYAL, 216

1867

LES

FLEURS ANIMÉES

LE DÉCAMÉRON

Au carrefour d’une forêt, à l’endroit d’où partent quatre routes

différentes, plusieurs Fleurs se rencontrèrent, parmi lesquelles on

remarquait le Pois de Senteur, le Cactus, la Fleur de Pêcher, le

Dahlia, la Sensitive, la Fuchsie, la Pervenche.

--Où allez-vous? se demandèrent-elles les unes aux autres.

--Nous retournons chez la Fée aux Fleurs, répondirent-elles; mais nous

avons perdu notre chemin et nous ne savons à qui le demander.

Il fut résolu qu’on enverrait le Pois de Senteur à la découverte. Au

bout d’un quart d’heure, le Pois de Senteur revint; il avait grimpé à

la cime des arbres les plus élevés, sans apercevoir autre chose que

l’horizon qui verdoyait. Sans doute la forêt n’était pas habitée; on

n’y voyait pas même une cabane de bûcheron cachée dans la feuillée.

--Le Rouge-Gorge est mon ami, dit la Fuchsie; il me fournira peut-être

quelques renseignements.

--Hé! seigneur Rouge-Gorge, sommes-nous bien éloignées du pays de la

Fée aux Fleurs?

Le Rouge-Gorge, au lieu de répondre, s’enfuit tout effrayé et disparut

dans le buisson voisin.

--Je propose, s’écria alors le Dahlia, que nous nous mettions à la

poursuite d’un papillon, et qu’après l’avoir fait prisonnier, nous le

forcions, en échange de sa liberté, à nous mettre dans la bonne voie.

--Attendons plutôt la nuit, reprit le Pois de Senteur: quand les

sylphes viendront voltiger ici au clair de la lune, nous les

appellerons, et c’est bien le diable si l’un d’eux ne consent pas à

devenir notre guide, en reconnaissance du plaisir que plus d’une

d’entre nous lui a procuré autrefois en le berçant dans sa corolle.

--Hélas! murmura la Sensitive d’une voix dolente, ne voyez-vous pas

que nous sommes des femmes et non des fleurs? Les oiseaux s’enfuient

à notre approche; les papillons n’entendront pas notre langage; les

sylphes ne nous reconnaîtront plus. Il ne nous reste plus qu’à mourir

dans cette forêt. Quant à moi, je ne saurais faire un pas de plus: les

ronces ont déchiré mes pieds, mes mains frémissent au rude contact des

buissons, je me soutiens à peine, et je me résigne à mon triste sort...

La Sensitive se laissa tomber ou plutôt s’affaissa sur le gazon.

--Eh quoi! s’écria la pétulante Fuchsie, nous nous laissons abattre

comme de véritables femmelettes! Morbleu! faisons contre fortune bon

cœur. Il est impossible que la Fée aux Fleurs nous laisse mourir

ainsi dans un bois. La nuit est loin, le loup aussi; l’herbe est

tendre, l’ombre fraîche, asseyons-nous, mes sœurs, et racontons-nous

mutuellement ce que nous avons fait sur la terre. Ce récit nous

amusera, et quand nous nous serons bien reposées, nous tenterons de

nouveau la fortune.

Les autres fleurs acceptèrent avec enthousiasme cette proposition.

--Qui de nous commencera? demandèrent-elles.

--Moi, répondit le Pois de Senteur; et il prit la parole dans les

termes suivants:

HISTOIRE DU POIS DE SENTEUR

Ne vous attendez pas à trouver dans ma vie des circonstances

extraordinaires, des événements imprévus. Une fois sur la terre,

voulant rester paysanne, je m’étais mise au service d’un jardinier. Une

autre servante et moi nous composions toute sa maison.

Margot, c’était le nom de ma compagne, était une grosse campagnarde

joufflue, haute en couleurs, carrée d’épaules, l’objet de l’admiration

de tous les villageois. «Elle fait presque autant d’ouvrage qu’un

bœuf,» disait souvent notre maître, pour donner une idée de ses

précieuses qualités. Aussi était-elle l’objet de toutes ses préférences.

Quant à moi, je ne savais rien faire; je n’étais bonne qu’à danser

le dimanche, à rire et à sauter tout le reste de la semaine. Elle

est assez gentille, disait le fermier en parlant de moi; mais c’est

une tête folle, elle est toujours à mettre le nez à la fenêtre, à se

balancer, à chanter: on n’en fera jamais rien.

Le résultat de cette comparaison entre Margot et moi était qu’à elle

revenaient toutes les préférences de notre maître. A elle les bons

repas, les succulents morceaux de galette de maïs, les cuisses d’oies

grasses et dodues, les verres pleins de cidre écumeux. A moi les vieux

morceaux de pain dur, les os et l’eau du puits; encore avait-on l’air

de me la reprocher, et quelquefois j’étais obligée d’aller m’abreuver à

l’aide de l’arrosoir et à l’insu du fermier.

Il me semblait pourtant que j’étais plus jolie que Margot, et je ne

comprenais pas pourquoi on me la préférait.

Un jour, j’accompagnais notre maître au jardin. Nous étions au

commencement du printemps: nous passions près d’une haie où les tiges

de la fleur qui porte mon nom s’étaient enlacées; les boutons des pois

de senteur exhalaient déjà une faible odeur; l’un d’eux, plus précoce

que les autres, venait de s’épanouir sous mon souffle fraternel.

Mon maître ne le regardait seulement pas; il avait hâte d’arriver à

un semis de pois de table qu’il s’agissait d’arroser et de purger des

mauvaises herbes. Pendant toute la journée, nous nous occupâmes de ce

double soin; le fermier ne sentait même pas la fatigue.

Vers le soir, nous repassâmes devant la haie. Les pois de senteur

semblaient me regarder d’une façon languissante.

--Maître, lui dis-je en lui montrant le buisson, est-ce que vous ne les

arroserez pas aussi?

Le paysan haussa les épaules.

--Que je m’échigne pour ces bons gros petits pois qui travaillent toute

la journée à me fabriquer sous leur cosse dure et serrée ces petites

boules que je vends si bien, à la bonne heure; mais pour ces fainéants

de pois de senteur, allons donc!

--Ils sont jolis...

--Mais ils ne produisent rien. Mauvaise herbe croît toujours. Rentrons

vite à la maison.

Je compris alors pourquoi on me préférait Margot: sur la terre, l’utile

vaut mieux que l’agréable.

[Illustration: POIS DE SENTEUR]

Blessée dans mon amour-propre, j’ai quitté le fermier, et je suis

venue à la ville. Hélas! je n’y ai pas été plus heureuse ni plus

considérée. J’ai vu les grisettes me laisser mourir de soif et de

chaleur sur le rebord de leur fenêtre, et me jetant à la fin sur le

pavé pour me remplacer par le rosier, qu’un romancier venait de mettre

à la mode. Les portiers seuls avaient pour moi quelque sympathie.

Au lieu d’en être fière, cette sympathie m’a humiliée. Quittons,

quittons cette terre, me suis-je dit; retournons chez la Fée: là, du

moins, l’égalité règne entre toutes les Fleurs; elles ne sont pas

soumises aux caprices de la mode; elles ignorent les douleurs et les

petitesses de l’amour-propre. Et je me suis mise en route, je vous ai

rencontrées, mes sœurs, et me voilà prête à écouter celle de vous qui

va nous raconter son histoire à son tour.

[Illustration: CACTUS]

HISTOIRE DU CACTUS

Ce fut le Cactus qui parla.

Toute mon histoire sur la terre se résume dans ces seuls mots: J’ai eu

froid.

Il m’est impossible de vivre dans ces régions où il tombe de la neige,

où il gèle, où l’on est sans cesse assailli par la pluie, le vent et

les giboulées.

Si j’étais resté sous les tropiques, je n’aurais pas trop le droit

de me plaindre; mais j’ai fait la sottise de suivre un botaniste en

Europe, et je suis perclus de rhumatismes. On a beau vivre dans une

serre, on est toujours victime de quelque traître vent coulis.

Et puis cette chaleur factice me donnait la migraine ou des pesanteurs

de tête insupportables. Mon sang, d’un rouge si vif, ne circulait plus;

mon front alourdi retombait sur ma poitrine; et il me semblait, dans

l’espèce d’hallucination où j’étais, qu’une main invisible m’avait

transformé en portière, et que je serrais amoureusement un poêle dans

mes bras, ainsi que maintes fois je l’avais vu faire l’hiver dans la

loge de notre hôtel.

Comme je regrettais la douce et tiède température des pays où nous

sommes nées, nous autres Fleurs! Comme je m’ennuyais sur les cheminées,

sur les consoles de marbre où je servais d’ornement! A la fin, j’ai

pris une résolution courageuse: secouant ma torpeur, et profitant des

chaleurs de l’été qui permettaient de me tenir en plein air, je me suis

échappé. A présent, je ne crains plus qu’une chose: c’est d’être obligé

de passer la nuit sans abri; la fraîcheur du soir pourrait me saisir.

J’espère cependant que nous n’en serons pas réduites à cette extrémité,

et que la Fée viendra à notre aide. Maintenant, à qui à parler?

Ce fut au tour de la Pervenche.

HISTOIRE DE LA PERVENCHE

Moi, dit-elle, je me suis éveillée sur la terre par une belle matinée

d’avril. Un ruisseau faisait entendre son doux murmure à mes pieds; des

oiseaux chantaient sur ma tête; la brise parfumée se jouait dans mes

cheveux.

La terre m’a paru si belle dans sa nouvelle parure, le ciel si bleu,

le soleil si radieux, que j’ai senti mes yeux s’humecter de larmes.

Sans attendre le lendemain, je suis partie. La terre, en ce moment,

m’aurait fait oublier le peuple des Fleurs. Mais aussi, peut-être, quel

désenchantement le lendemain!...

J’ai voulu conserver mes illusions. Quand je serai de retour, je

demanderai à la Fée de me laisser, chaque année, passer une heure sur

la terre, pour me mirer au bord de l’eau, voir le ciel et respirer la

brise, une heure rapide et fugitive, l’heure du printemps.

HISTOIRE DE LA FUCHSIE

La Fuchsie remplaça la Pervenche.

Quant à moi, s’écria-t-elle d’une voix claire et argentine, je ne me

soucie plus de la terre, et me forcer d’y revenir serait la plus grande

punition qu’on pût m’infliger.

Ma vie a été courte, mais bonne, et je ne demande pas à la recommencer.

Il ne faut point gâter ses impressions: en cela, je suis de l’avis de

la Pervenche.

J’avais choisi Paris comme lieu de résidence, et, dans Paris,

j’habitais le quartier Bréda. Je courais les bals, les spectacles, les

concerts. J’avais un appartement magnifique, un coupé, deux chevaux

et un groom. Je dansais la polka à ravir; je fumais des cigarettes;

je montais à cheval; je jouais au lansquenet et je buvais du vin de

Champagne. On pouvait dire de moi comme de Fanchon:

Elle aime à rire, elle aime à boire;

Elle aime à chanter comme nous.

Il fallait me voir, dans ce temps-là, comme j’étais jolie, l’hiver

surtout, lorsque je paraissais dans un bal avec mon éclatant habit

de Folie! Tout le monde me disait que je représentais au naturel

l’ancienne déesse qui présidait aux folles distractions; j’avais sa

grâce, son esprit, sa figure piquante, sa légèreté. Hélas! tout cela

n’a duré qu’un moment! J’aimais trop le vin de Champagne; c’est lui qui

m’a donné cette vilaine maladie que les médecins appellent gastrite. La

terre m’est devenue insupportable depuis que je souffre de l’estomac;

je retourne vivre au milieu des Fleurs, pour me mettre au lait de

rosée, au sirop de brise. Le médecin des Fleurs, qui a nom Zéphire, me

rendra sans doute la santé.

[Illustration: DAHLIA]

HISTOIRE DU DAHLIA

Après avoir encouragé et rassuré la pauvre malade, les Fleurs firent de

nouveau silence pour écouter le récit du Dahlia.

Vous voyez en moi, commença le Dahlia, une ex-bouquetière. Lier des

fleurs entre elles, les vendre à des gens qui marchandaient toujours,

les faire porter à leur adresse, voilà quelles étaient mes occupations.

Je sais que les hommes ont fait beaucoup de poésies à propos des

bouquetières. J’ai lu des nouvelles, des romans où elles jouent un

rôle charmant. Elles favorisent les amours sincères, elles font

échouer les fats, elles sont au courant de toutes les intrigues.

Hélas! que ces fictions sont loin de la réalité! Je ne connais pas

d’industrie plus triste, plus remplie de désillusions, pour me servir

d’un mot maintenant fort à la mode sur la terre. Lasse de voir les

femmes recevoir des bouquets de toutes les mains, et les hommes les

plus amoureux descendre des hauteurs de la passion pour rogner ma

note de quelques centimes; fatiguée d’être poursuivie par de vieux

célibataires, qui m’appelaient prêtresse de Flore en essayant de me

prendre la taille, j’ai pris le parti de fuir les hommes et de revenir

à mon ancienne condition de simple fleur.

Le Dahlia raconta rapidement son histoire: il ne restait plus à

entendre que la Sensitive et la Fleur de Pêcher.

[Illustration: SENSITIVE]

HISTOIRE DE LA SENSITIVE

La pauvre Sensitive n’était pas faite pour le monde; je m’en suis trop

tôt aperçue.

A peine eus-je revêtu le costume de femme, que ma sensibilité me causa

des tourments affreux. Je ne parle pas de l’amour, ma pudeur devait me

défendre.

Je souffrais par bien d’autres motifs! Au théâtre, la musique me

faisait tomber en pamoison; les émotions du drame me jetaient en

des évanouissements prolongés; le moindre changement de température

agissait sur mes nerfs.

Le cigare surtout rendait ma vie amère. Que de fois n’ai-je pas dû

subir les insolentes bouffées d’un fat!

Au lieu de me plaindre, on se moquait de moi; j’étais passée à l’état

de _femme nerveuse_: personne ne croyait à mes souffrances; mes amis

les plus intimes prétendaient que je me maniérais.

Un magnétiseur célèbre me proposa d’utiliser mon fluide et de courir

la province pour donner des représentations, lire les yeux fermés,

et deviner les maladies à la seule inspection des cheveux du malade.

Humiliée par cette offre, lasse de voir le ridicule s’attacher à

moi, j’ai pris la résolution de redevenir fleur. L’haleine douce de

la brise, les caresses des papillons, voilà les seules choses que je

puisse supporter.

[Illustration: FLEUR DE PÊCHER]

Quand la Sensitive eut achevé son histoire d’une voix lente et

plaintive, la Fleur de Pêcher fit part de ses aventures de la manière

suivante:

HISTOIRE DE LA FLEUR DE PÊCHER

Je suis née dans un verger, de parents honnêtes; mais... Ici, un

violent accès de toux lui coupa la parole.

--Ne faites pas attention, reprit-elle en coupant chacun de ses mots;

malgré le mauvais temps, j’ai voulu me montrer avec une robe blanche

un dimanche d’avril dernier, et j’ai pris un catarrhe. Elle voulut

continuer, mais à chaque instant une toux de plus en plus opiniâtre

l’arrêtait.

--Reposez-vous, lui dit le Cactus: vous êtes frileuse de votre nature,

et malheureusement pour vous, aussi coquette que frileuse. Nous

devinons votre histoire sans qu’il soit besoin que vous la racontiez.

Ne faites pas d’efforts inutiles qui aggraveraient encore votre mal.

Vous étiez jeune, l’hiver vous avait claquemurée dans votre cellule;

vous étiez impatiente de vous faire voir avec votre beau déshabillé

neuf, qui vous rendait si jolie; mais une robe blanche ne fait pas le

printemps. Heureusement il y a, dans l’endroit où nous retournons, des

espaliers bien chauds, qui vous permettront d’endosser au printemps vos

gazes les plus légères sans craindre les giboulées. Il s’agit seulement

de trouver notre chemin.

--C’est cela! répétèrent en chœur toutes les Fleurs: retrouvons notre

chemin.

L’OISEAU BLEU

Cela était plus facile à dire qu’à exécuter. Trois voies s’ouvraient

devant les pauvres Fleurs égarées: laquelle choisir? La solitude

régnait autour d’elles; pour comble de malheur, le soleil s’abaissait

derrière les arbres, et la nuit vient vite dans une forêt. Nos

voyageuses se lamentaient de plus belle, lorsque tout à coup elles

virent un bel oiseau qui vint se poser sur un arbre voisin du lieu où

elles s’étaient assises.

Son bec était d’or, ses yeux d’émeraude, ses ailes de turquoise. Il les

agita trois fois en regardant les fleurs.

--C’est lui! s’écrièrent-elles à la fois, c’est l’Oiseau bleu, notre

ami! Bel Oiseau bleu, nous reconnais-tu?

L’Oiseau inclina doucement et gracieusement la tête comme pour dire:

Oui.

--Sommes-nous encore bien loin du jardin de la Fée, de notre doux pays?

L’Oiseau vola sur une autre branche plus éloignée, en faisant un petit

mouvement de tête du côté des Fleurs.

--Il nous fait signe de le suivre, dit la frileuse; hâtons-nous, mes

sœurs, hâtons-nous.

En effet, elles marchèrent dans la direction de l’Oiseau. Dès qu’elles

furent parvenues près de l’arbre sur lequel il était, il reprit son

vol, et se posa à deux cents pas plus loin. La nuit, les yeux de

l’Oiseau bleu brillèrent comme deux étoiles dans la ramée, et, pour

donner du courage aux Fleurs fatiguées, il se mit à chanter. Nous ne

dirons pas le nombre de lieues que les Fleurs firent pendant la nuit.

On peut, sans exagération, le porter à plus de six mille.

A l’aurore, l’Oiseau bleu cessa de se faire entendre, les Fleurs ne le

virent plus: elles étaient arrivées.

[Illustration]

SOSPIRI

LE LISERON DES CHAMPS

Je suis une pauvre fleur qu’on laisse se flétrir sur sa tige. Aucune

jeune fille ne vient me cueillir pour se parer le dimanche.

Mon cousin le Coquelicot me méprise; mon frère le Bleuet, tout fier de

servir de guirlande aux bergères, ne m’adresse jamais la moindre parole

de consolation. Il n’est pas jusqu’à mon voisin le Pied-d’Alouette

qui ne me regarde d’un air dédaigneux en se dandinant sur ses longues

jambes.

Et pourtant l’autre jour je me suis glissé hors du sillon natal; j’ai

traversé le pré en silence, je suis arrivé jusqu’au bord de l’eau, et

là, passant ma tête entre les roseaux, je me suis miré tout à mon aise.

Je ne suis pas plus laid que mon cousin le Coquelicot, que mon frère le

Bleuet et mon voisin le Pied-d’Alouette.

Personne ne prend garde à moi cependant, on me délaisse; le Grillon

lui-même s’enfuit quand je l’appelle. Il me fixe un moment avec ses

yeux effarés, secoue ses longues antennes, et ne fait qu’un saut

jusqu’à son trou.

Je suis la plus malheureuse de toutes les fleurs, personne ne m’aime!

Ainsi parlait le Liseron des champs en poussant de longs soupirs.

Une Coccinelle, un de ces jolis insectes tachetés que les enfants

appellent Petites Bêtes du bon Dieu, passait près de là; elle entendit

les lamentations du Liseron.

--Pourquoi murmures-tu contre ton sort? lui dit-elle. Depuis quand les

hommes comprennent-ils la grâce qui se cache dans la solitude et dans

la pauvreté? Ils passent auprès d’elle sans l’apercevoir, mais Dieu la

voit et en jouit: c’est pour lui seul qu’il a fait les cœurs humbles et

les petits Liserons des champs.

[Illustration]

L’AUBÉPINE

ET

LE SÉCATEUR

--CONTE--

Voyant un jour ses enfants et ses petits-enfants s’étendre autour

d’elle en jets aventureux, une Aubépine leur tint ce langage:

--Croyez-moi, mes chers enfants, ne dépassez pas les limites de la haie

natale, ne vous avancez pas, ainsi que vous le faites, sur le bord

du chemin, ne vous hasardez pas au milieu des arbres voisins; prenez

garde! autrement le Sécateur vous croquera.

--Qu’est-ce que le Sécateur? s’écrièrent à la fois les jeunes Aubépines.

--Demandez à votre mère, ma fille aînée, répondit l’aïeule. Un jour

qu’elle était bien petite, qu’elle fleurissait à peine, je lui avais

permis de se balancer sur les bords du ravin; il venait de pleuvoir,

et je me séchais au soleil, lorsque j’entendis des bruissements de

frayeur: je tournai la tête et je vis le Sécateur qui menaçait votre

mère. J’eus à peine le temps de m’élancer, de la prendre dans mes bras

et de l’arracher aux dents du monstre, qui déjà ouvrait une gueule

menaçante. Il passa si près de nous que je sentis presque le froid

de sa morsure; j’entendis le cri strident qu’il poussa en fermant sa

mâchoire. Heureusement nous étions à l’abri!

Les petites Aubépines frissonnèrent de terreur et se serrèrent les unes

contre les autres.

[Illustration: AUBÉPINE]

--Mère, dirent-elles, apprends-nous comment est fait le Sécateur, afin

que nous puissions l’éviter quand nous serons grandes.

--C’est surtout alors, mes enfants, reprit l’aïeule, qu’il deviendra

dangereux pour vous! Le Sécateur, quoiqu’il soit un peu ogre de

sa nature, n’aime pas la chair jeune. Il choisit les branches qui

dépassent les autres en vigueur et en santé, et il en fait sa pâture.

Le Sécateur, mes enfants, n’a que deux jambes et une gueule; ses

lèvres minces sont effilées et tranchantes comme le fer. Il n’obéit

qu’à un maître encore plus cruel que lui: ce maître s’appelle

l’Horticulteur.

L’Horticulteur, mes enfants, est l’ennemi juré des pauvres plantes et

des malheureux arbustes; les arbres même n’échappent pas à sa férocité!

Il rêve sans cesse quelles nouvelles tortures il pourra leur infliger.

J’ai vu des abricotiers qu’il clouait les bras en croix contre un mur

exposé tout le jour au soleil. D’autres fois, c’est un cerisier et un

prunier qu’il ampute; puis, par une amère dérision, il ente le bras

de l’un sur l’épaule de l’autre. L’if et le buis sont ses victimes

ordinaires; il les force à marcher sur la tête, à _ramper en cerceau_,

à prendre les pauses les plus bizarres, les plus difficiles, les plus

contre nature. S’ils ont l’air de rechigner et de vouloir revenir à

leur posture naturelle, vite, il appelle le Sécateur pour les mettre à

la raison.

Méfiez-vous de l’Horticulteur, mes enfants: son air est doux, sa

physionomie tranquille. Il porte ordinairement une casquette grise,

une redingote marron et des lunettes; il se promène dans les champs

les mains dans ses poches et la bouche souriante. Son abord inspire la

confiance. Il s’approche de vous doucement; il vous regarde d’un air

paternel; il semble prendre plaisir à voir vos branches luxuriantes se

mêler, se joindre, s’embrasser les unes les autres. Malheur à celles

qu’il caresse de la main! Le Sécateur est là derrière lui; c’est le

signal qui lui indique qu’il peut s’élancer sur sa proie.

N’imitez pas ces plantes et ces arbustes qui ont voulu mener la vie

luxueuse des jardins. La tyrannie impitoyable de l’Horticulteur leur

fait expier leur folle ambition. Restez aux champs, mes enfants, restez

solitaires et cachées si vous voulez éviter le Sécateur.

Ces conseils de la vieille mère, ses enfants les ont suivis; l’Aubépine

est, grâces au ciel, un des rares arbustes sur lesquels ne se soit

point appesantie la main de l’Horticulteur.

Dieu protége l’Aubépine!

[Illustration]

[Illustration: VIGNE]

CHANSON

LA VIGNE

Les vendangeuses sont parties pour la vendange; elles vont cueillir le

raisin mûr.

Écoutez leurs cris et leurs chansons, maintenant qu’elles reviennent;

voyez leurs yeux comme ils brillent; la chaleur des grappes vermeilles

s’est répandue sur leur visage.

Elles se tiennent par la main, et elles chantent en chœur la chanson de

la vigne, la jolie chanson du vigneron.

«Je suis le mari de la vigne. Alerte, bon vigneron!

«J’étais bien jeune quand je l’ai épousée, et elle aussi, la pauvre

petite vigne; elle n’était pas plus haute que ma main.

«Je lui suis resté bien fidèle, pourtant.

«C’était ma maîtresse, mon trésor le plus précieux. Le dimanche, je

le passais auprès d’elle; j’écartais les cailloux de son chemin,

j’arrachais les mauvaises herbes de ses pas, je passais de longues

heures devant elle à la regarder.

«Hiver, été, par le chaud, par le froid, par le vent, par la pluie,

c’est pour elle que je travaillais. Il ne faut pas rester les bras

croisés quand on est le mari de la vigne!

«Toujours nous avons fait bon ménage.

«Voyez les jolis enfants qu’elle m’a donnés! Leur troupe couvre le

coteau, et puis là-bas, dans la plaine, voilà mes petits-enfants.

«Elle, la mère, n’a pas quitté le seuil du logis; regardez-la toute

charnue et vigoureuse; elle a de longs cheveux flottants, elle se tient

droite encore; elle m’entoure de ses deux bras, lorsque j’entre dans ma

chaumière; elle me regarde d’un air doux, quand, au soleil couchant, je

vide à son ombre la coupe du soir.

«Chantons la vigne, la femme du vigneron.

«Elle est bonne nourricière; un lait rouge coule de son sein; il

fortifie le faible et fait naître les bonnes pensées au cœur du fort.

Malheur à celui qui, après avoir goûté le lait de la vigne, n’aime pas

mille fois davantage sa maîtresse, ses amis, sa patrie!

«Le vin n’a jamais fait de lâches ni de traîtres; le vin attire le cœur

sur les lèvres. C’est la vigne qui nous donne le vin!

«Aussi, quand au printemps elle livre à la brise le parfum pénétrant de

sa petite fleur verte, tout le monde est heureux, tout le monde se sent

renaître, et l’on attend l’automne pour célébrer le mari et la femme,

la vigne et le vigneron.»

[Illustration]

LE

CHAPITRE DES BOUQUETS

On écrirait des volumes sur le rôle que jouent les bouquets dans la

société, et nous n’avons qu’un chapitre à leur consacrer.

Le bouquet prend toutes les formes, tous les caractères, toutes les

physionomies; il est mince, il est fluet, il est gros, il est massif;

il est moral, il est dangereux, il est filial, il est galant, il est

conjugal, il est adultère; il a l’air sincère, menteur, naïf, évaporé.

On peut dire d’une femme qui arbore certaines fleurs, qui les porte

d’une certaine façon, qu’elle a jeté son bouquet par-dessus les moulins.

Nous ne dirons que quelques mots du bouquet patronal.

Le bouquet-Marie, le bouquet-Louise, ont leur grâce; mais le

bouquet-Scholastique, le bouquet-Marceline, qu’en pensez-vous? Et

le bouquet-Chrysostome, le bouquet-Pancrace, le bouquet-Jean. Quels

atroces bouquets!

Il y a d’ignobles, de ténébreux bouquets qui s’introduisent chez vous

pour capter votre héritage, ou votre protection; des bouquets qui

s’adressent à votre bourse. Méfiez-vous de ces bouquets!

Il y a aussi le bouquet pique-assiette, le bouquet qui veut avoir son

couvert mis à votre table, le pauvre diable de bouquet qui vous dit:

Invitez-moi.

N’oublions pas le bouquet collectif, le bouquet des dames de la halle:

il s’adresse à la fortune, à la gloire, à la naissance, à tout ce qui

brille; c’est le bouquet de la louange banale. On ne le reçoit pas avec

moins de plaisir pour cela.

Le bouquet domestique, celui du portier, de la bonne, du fermier,

du garçon de bureau, espèce de pauvre honteux qu’il ne faut jamais

repousser.

Le bouquet politique. On doit le recevoir avec recueillement, et lui

adresser une harangue; c’est le plus ennuyeux de tous.

Il faut bien mentionner aussi le bouquet qu’on dépose sur les genoux de

l’aïeule octogénaire;

Le bouquet que, tout enfant, on donne à sa mère en lui sautant au cou;

Le bouquet qu’au sortir de la maladie d’une sœur chérie vous allez

porter à l’église en famille pour en orner l’autel de la Vierge;

Le bouquet qu’on ramasse dans un bal et qu’on garde précieusement: il

y a encore des gens qui ramassent les bouquets, quoique le nombre en

diminue tous les jours.

Le bouquet que l’on jette à une danseuse, le bouquet que l’on donne à

sa fiancée;

Et enfin le bouquet qui pare un cercueil virginal.

Le bouquet est plus souvent un mensonge qu’une vérité, une peine qu’un

plaisir. On peut le classer au nombre des petites misères de la vie

humaine.

Ne vous est-il jamais arrivé, par un soir d’été ou d’hiver, de vous

présenter chez des gens que vous avez tout intérêt à ménager, auprès

desquels vous tenez à vous montrer poli, empressé, prévenant? Vous avez

fait votre plus belle toilette, vous rêvez un aimable accueil; vous

sonnez, vous demandez si madame est chez elle. Le oui fortuné est

prononcé; vous entrez radieux. Pour comble de bonheur, la maîtresse de

maison est seule: quelle occasion favorable pour lui glisser quelques

mots de la place en question. Il va sans dire que le mari est député.

La cheminée du salon est encombrée de bouquets de toutes les couleurs,

de toutes les dimensions. Un frisson parcourt tout votre corps, vous

pâlissez. Votre protectrice, la fée sur laquelle vous comptez, qui a

vu votre embarras, se hâte de vous demander si les parfums vous font

mal: C’est le jour de ma fête, ajoute-t-elle, mes amis m’ont vraiment

comblée.

Vous l’aviez oublié!

Celui qui trouverait un mot spirituel pour sortir d’un embarras

pareil serait plus fort que Talleyrand. Cet homme ne s’est pas encore

rencontré.

Au contraire, le lendemain on aggrave sa situation en envoyant une

énorme jardinière pleine de fleurs. Il y a là pour cinquante francs de

sottise de plus.

Et si vous vous mariez, si vous faites officiellement la cour à une

héritière, vous voilà condamné à six mois de bouquet forcé.

Quelle imagination ne faut-il pas chaque jour pour varier son envoi!

Aujourd’hui les roses, demain les violettes de Parme, après demain les

camélias; mais les jours, les semaines, les mois suivants?

--Charles, vous vous répétez, vous dit votre douce fiancée, vos

bouquets baissent. Terrible avertissement, car du succès d’un bouquet

dépend tout le bonheur de la soirée. Aussi, quelle perpétuelle tension

d’esprit! quelle préoccupation perpétuelle! On passe ses journées chez

la fleuriste, on vit avec un bouquet de Damoclès suspendu sur sa tête.

Les fiancées sont plus difficiles à contenter que les femmes. Ajoutez à

cela qu’il faut savoir offrir un bouquet; très-peu d’hommes parviennent

à se tirer convenablement de cette corvée galante. La plupart sont

guindés, chevaliers français, apprêtés, troubadours en diable. Le

naturel dans ces cas-là est une chose rare.

On est bien fort dans le monde quand on sait présenter un bouquet.

Il y a des gens qui le laissent tomber, ceux qui s’assoient dessus par

distraction, ceux qui ne peuvent parvenir à le tirer du fond de leur

chapeau, ceux qui le flairent avant de l’offrir. Nous n’en finirions

pas si nous voulions énumérer toutes les preuves de maladresse et de

mauvais goût que peut donner un simple bouquet.

Voyez ce jeune homme qui longe les trottoirs, portant à la main un

paquet de forme oblongue soigneusement enveloppé dans un papier

éclatant de blancheur. Il évite les passants, il se glisse le long

des murailles, il court, il vole. Il en est au premier bouquet.

L’acceptera-t-on? Voilà la question. On l’acceptera, malheureux,

garde-toi d’en douter! c’est le bouquet de Pandore que tu tiens à la

main: de là vont sortir les loges, les dîners, les parties de campagne,

les robes de soie, les bijoux et tous les maux qu’un premier bouquet

traîne à sa suite. Crois-moi, jeune homme, il en est temps encore,

déchire-le, anéantis-le, ce bouquet; ne franchis pas le seuil de

l’esclavage. Mais il ne m’entend pas; il est entré, le bouquet l’a

entraîné dans l’abîme!

Il y a des gens qui vous diront: Le bouquet est à la Française ce

que l’éventail est à l’Espagnole, et de là cinq ou six pages de

dissertation. Nous respectons trop le lecteur pour lui imposer ces

lieux communs: laissons cela à ceux qui, en fait d’observations,

restent toujours en rhétorique. De toutes les femmes, la Française

est celle à qui le bouquet va le moins bien. Il embellit la

démarche sentimentale, la physionomie mélancolique de l’Allemande

et de l’Anglaise. Avec l’Italienne, le bouquet intervient dans la

conversation; il parle, il gesticule, il baisse la tête ou la relève;

il est tour à tour plein de tendresse et de colère; il a une âme, des

sens; il anime la scène, il vit. Qu’est-ce qu’un bouquet entre les

mains d’une Française? Un personnage muet, une espèce d’automate dont

les mouvements sont réglés par ce mécanisme qui s’appelle l’étiquette.

Aussi en France tous les bouquets ont l’air ennuyé. Voyez-les au

concert, au spectacle, au bal, jeunes ou vieux, célibataires ou

mariés, aucun sentiment autre que celui de la fatigue ne se trahit

sur leur physionomie uniforme et monotone. Je ne suis pas Hoffmann,

mais j’affirme avoir vu sur le rebord de certaines loges à l’Opéra des

bouquets qui bâillaient; d’autres dormaient. L’énorme bouquet de Mme

V.... ronflait positivement.

Le bouquet a depuis longtemps perdu toute valeur sentimentale. Je

ne connais pas sa situation philosophique et morale dans les autres

pays; mais, en France, il n’y a plus que les amoureux du Gymnase qui

séduisent les femmes en glissant des lettres dans leurs bouquets.

Le bouquet n’est plus banni du ménage, le mari l’a amnistié. Il faut

en prendre notre parti, le bouquet n’est plus qu’un mythe, un symbole,

une illusion. En fait d’idées et de sentiments anciens, ne faisons pas

trop cependant les esprits forts. Quand les croyances s’en vont, les

superstitions restent. Qui sait, nous qui rions du bouquet, s’il ne

nous arrivera pas de pleurer en retrouvant un de ces quatre matins, au

fond de quelque tiroir oublié, une touffe de feuilles desséchées!

[Illustration]

ROMANCE

LE MYOSOTIS

Cette fleur d’azur, cette douce fleur

Qu’avant de partir, hier, je t’ai donnée,

Écoute sa voix, écho de mon cœur,

Écoute sa voix tendre et parfumée

Qui te dit tout bas,

Qui te dit tout bas:

Ne m’oubliez pas,

Ne m’oubliez pas!

Oh! garde-la bien jusqu’à mon retour,

Et près de ton sein cache-la, ma belle!

Si, pendant l’absence, un autre d’amour

Voulait te parler, cette fleur fidèle

Te dirait tout bas,

Te dirait tout bas:

Ne m’oubliez pas,

Ne m’oubliez pas!

C’est le Myosotis qui te parlera

De moi, si je meurs loin de cette terre;

Même près d’un autre il répétera

De ton seul ami l’unique prière,

En disant tout bas,

En disant tout bas:

Ne m’oubliez pas,

Ah! ne m’oubliez pas!

[Illustration]

[Illustration: MYOSOTIS]

Romance

LE MYOSOTIS

MUSIQUE DE M. AUGUSTE MOREL

[Musique:

Cette fleur d’azur, cette douce fleur

Qu’avant de partir hier je t’ai donnée,

Écoute sa voix, écho de mon cœur,

Écoute sa voix tendre et parfumée,

Qui te dit tout bas,

Qui te dit tout bas:

Ne m’oubliez pas,

Ne m’oubliez pas,

Oh garde-la bien jusqu’à mon retour,

Et près de ton sein cache-la, ma belle!

Si, pendant l’absence un autre d’amour

Voulait te parler, cette fleur fidèle,

Te dirait tout bas,

Te dirait tout bas:

Ne m’oubliez pas,

Ne m’oubliez pas.

C’est le myosotis qui te parlera

De moi si je meurs loin de cette terre;

Même près d’un autre il répétera

De ton seul ami l’unique prière,

En disant tout bas,

En disant tout bas:

Ne m’oubliez pas,

Ah! ne m’oubliez pas.]

[Illustration]

LES PARFUMS

Les parfums sont bien déchus de leur ancienne importance depuis la mort

des trente-deux mille divinités ou sous-divinités du monde païen.

Les parfums ont perdu leur caractère religieux. Les temples, les autels

ne fument plus; c’est à peine si on brûle quelques grains d’encens dans

les églises.

La chambre nuptiale et la salle des festins ne sont plus parfumées; les

fontaines d’eau odorante ne coulent plus dans les fêtes publiques.

L’extrême civilisation et la barbarie, le paganisme et le moyen âge se

touchaient par un point: l’amour des parfums.

Le fashionable grec ou romain se serait cru déshonoré s’il se fût

montré dans le monde sans que ses cheveux, sa barbe, ses vêtements

fussent parfumés; le baron féodal aurait trahi les lois de

l’hospitalité si l’hôte, en se mettant à table ou en entrant dans son

lit, n’eût respiré l’odeur fortifiante de quelque parfum.

Il est vrai qu’à cette époque, où la chimie avait fait peu de progrès,

une jonchée de roses, ou l’odorante ramée du bois voisin, suffisait aux

besoins de l’odorat, et formait tout l’art de la parfumerie.

Notre siècle n’a point hérité de ce goût. Le parfum n’existe qu’à

l’état de tolérance; on s’en sert, mais on ne l’avoue pas.

Par quel enchaînement bizarre de faits et d’idées est-on venu à cette

hypocrisie du parfum?

Cette étude nous entraînerait trop loin; d’ailleurs, elle n’est pas de

notre sujet. Bornons-nous à constater un fait accompli.

Aujourd’hui, un homme n’ose pas avouer qu’il met de la pommade à ses

cheveux. _Voilà un monsieur qui met de la pommade_; cette phrase est

caractéristique. Si on la prononce sur votre compte, vous êtes classé,

étiqueté, jugé.

Il suffit d’humecter son mouchoir de quelques gouttes d’eau de senteur,

pour se donner le vernis de petit-maître et d’homme efféminé. On

tolère, par exemple, l’usage du savon parfumé pour se laver les mains

et se faire la barbe.

Voilà pour les hommes.

Autrefois une femme portait sur elle des parfums sans croire commettre

une faute. On sentait la rose, le jasmin ou la vanille, selon la mode;

tout le dix-huitième siècle s’est poudré sans vergogne à l’iris. Dire

à une femme qu’elle porte des odeurs, avoir l’air de s’en apercevoir,

c’est se perdre sans retour auprès d’elle.

Mais cependant, me direz-vous, les flacons, les cassolettes parlent

d’elles-mêmes.--Laissez-les parler, mais faites semblant de ne pas les

entendre. Ma jeunesse, ma beauté, ma fraîcheur, voilà mes parfums,

pensent les femmes; qu’avez-vous besoin, malotru que vous êtes, de vous

apercevoir que je sens la violette ou la bergamote?

La femme, malgré tout cela, ne peut se passer de parfums; il lui en

faut, elle les aime. Aussi jamais l’art du parfumeur n’a été plus

florissant; mais toute son habileté consiste à dissimuler, à voiler, à

déguiser le parfum. Aujourd’hui le parfumeur ne distille plus que des

paradoxes.

Vous connaissez l’histoire de la culotte du ci-devant jeune homme? On

peut l’appliquer à la parfumerie. Faites-moi des parfums, mais s’ils

sentent quelque chose, je n’en veux pas.

La tradition des parfums s’est maintenue pourtant chez quelques

honnêtes familles de la province et du Marais. On a des recettes pour

fabriquer la marmelade aux abricots et l’essence de rose, les cerises à

l’eau-de-vie et la pommade au jasmin. C’est de la parfumerie de ménage.

Les mères croient encore à la pommade. Elles n’ont point renoncé au

charme de pommader la chevelure de leurs enfants. C’est un soin qu’à

l’exemple du Jasmin devenu femme, elles prennent toujours avec plaisir.

Le sachet persiste aussi, malgré la défaveur générale qui s’attache aux

parfums. Il est éternel comme les pantoufles, les bretelles brodées et

le bonnet grec. Méfiez-vous du sachet!

La parfumerie moderne a poussé si loin le paradoxe, qu’elle est

parvenue à proscrire le parfum des fleurs. Le règne minéral, le règne

animal, sont mis à contribution pour satisfaire les caprices des femmes

à la mode; mais on dédaigne le règne végétal. Il faut arriver en droite

ligne des colonies ou de Carpentras, pour ne pas tomber en des spasmes

terribles rien qu’en respirant l’odeur de l’œillet ou de la tubéreuse.

Aussi, le moment est venu de nous écrier: Les parfums s’en vont!

Ce départ a coïncidé avec l’invention des nerfs. En créant la

névralgie, la médecine a porté le dernier coup au parfum. On ne

l’accepte plus que comme moyen de suicide: au lieu d’allumer un réchaud

de charbon, on se contentera de déposer un bouquet de roses sur sa

cheminée. Il y a des romanciers qui ont fait mourir leur héroïne

en l’enfermant dans une serre. Je connais un bas-bleu qui garde

précieusement chez elle un petit flacon d’essence de rose; quand la

coupe du désenchantement sera pleine, elle respirera le flacon et tout

sera dit.

Les parfums sont morts, vivent les sels!

Mais non, nous ne pousserons pas ce cri antinational. Le sel est un

produit de l’invasion étrangère, le sel est anglais. Jamais en France

le sel ne régnera!

Le sel est frère du gingembre, du poivre rouge et du vin de Porto.--Il

convient à des narines dépravées, à des nez spleenétiques; il est fils

des climats sombres et brumeux. Le sel fait éternuer: c’est un tabac

minéralogique.

Les Françaises reviendront aux parfums des fleurs. L’abus des nerfs

commence à se faire sentir; on éprouve assez généralement le besoin

d’en venir aux vapeurs. Sous l’ancien régime, les parfums les

dissipaient.

Et remarquez bien que ces nerfs si délicats, ces nerfs si susceptibles,

consentent à ce qu’on brûle devant eux des petits bâtons jaunes d’une

composition douteuse, d’un arome suspect, qui donneraient la migraine

à un charbonnier. Il est vrai que ces petits bâtons arrivent de Chine

et sont fabriqués à Pantin.

Bientôt, il faut l’espérer, nous reverrons ces temps heureux où les

poètes parlaient de la démarche embaumée des femmes, et de leur

présence qui se trahissait par des parfums. Que de choses nous aurions

à ajouter à ce que disaient les poètes! Le choix du parfum n’était-il

pas une occasion de plus de montrer son esprit? Il y avait le parfum du

matin, le parfum du jour, le parfum du soir, le parfum de l’intimité et

le parfum du monde; le parfum du boudoir et celui de la rue; le parfum

heureux, le parfum mélancolique, le parfum du rendez-vous, couleur

de muraille; enfin, le parfum de tous les sentiments, de toutes les

situations, même le parfum de la constance, toujours le même parfum.

Les femmes ont perdu plus qu’elles ne le pensent à la suppression des

parfums. Sans eux point de toilette vraiment complète. Ils sont la

partie vivante et animée de l’élégance, ils créent à la femme comme

une atmosphère de déesse qui semble la séparer de la terre. Les sens

ont leurs souvenirs comme le cœur; pourquoi le nez, qu’on me pardonne

d’écrire ce mot, presque toujours ridicule, n’aurait-il pas sa poésie?

Vous qui vous rappelez l’étoffe de sa robe, le son de sa voix, la

couleur de ses gants, la nuance de ses yeux, la forme de son chapeau,

avez-vous oublié son parfum, si elle en portait, et n’avez-vous pas

regretté qu’elle n’en portât pas? Ce serait un moyen de plus de se

souvenir d’elle.

Il n’y a de parfum véritable que le parfum des fleurs; tous les autres

rentrent plus ou moins dans la pharmacie. Que les Françaises laissent

les sels aux pâles sectatrices du soda-water; elles ont banni les

fleurs, mais les fleurs ne leur tiendront pas rancune: roses, lis,

jasmins, violettes, tubéreuses, toutes les fleurs sont encore prêtes à

verser le plus précieux de leur sang pour la beauté repentante.

[Illustration]

[Illustration: SCABIEUSE ET SOUCI]

FABLE

LA SCABIEUSE ET LE SOUCI

Assis à l’ombre d’un saule pleureur, le Souci jetait un regard d’envie

sur la prairie.--Toutes les fleurs sont heureuses, se disait-il; moi

seul je souffre, on me délaisse, on m’abandonne, personne ne veut me

prendre en pitié.

Comme il gémissait ainsi sur son sort, il vit passer dans le ravin une

jeune Scabieuse tenant deux petits enfants à la main.

--C’est la Scabieuse qui habite au pied du coteau; elle a perdu son

mari hier; la voilà veuve avec deux enfants sur les bras; elle doit

être triste comme moi. Eh bien! je suis sûr qu’elle va faire un détour

pour éviter de me rencontrer.

En prononçant ces paroles, le Souci poussa un énorme soupir. La

Scabieuse, qui causait en se promenant avec ses deux pauvres orphelins,

entendit ce soupir et leva la tête.

--C’est vous qui soupirez ainsi? demanda-t-elle au Souci d’une voix

douce.

--Et qui donc serait-ce? répondit le Souci d’un ton bourru; n’ai-je pas

raison de soupirer?

--Pourquoi plus qu’un autre? reprit la Scabieuse; tout le monde

n’a-t-il pas sa part de tristesse dans cette vallée de larmes? Pour

diminuer ses chagrins, il faut se créer des devoirs. Je serais bien

malheureuse si mon mari, en mourant, ne m’avait laissé ces deux faibles

créatures à soutenir; elles m’ont pour ainsi dire rattachée à la terre,

c’est pour elles que je vis.

--Elles vous mépriseront quand elles n’auront plus besoin de vous. Les

enfants sont des ingrats.

--Avez-vous été marié?

--Jamais!

--Quels sont vos amis?

--Je n’en veux point, ils sont tous intéressés.

--Aimez-vous vos semblables?

--Non, car ils me détestent.

--Je vous plains de penser ainsi, continua la Scabieuse; mais cela

ne m’étonne pas, vous voulez vivre dans la solitude. Cessez d’être

misanthrope, croyez-moi; épanchez votre cœur dans le cœur d’un ami, si

vous voulez être heureux.

L’isolement aigrit le souci.

[Illustration]

[Illustration: TRAITE DES FLEURS]

LA TRAITE DES FLEURS

Je ne puis traverser un marché aux fleurs sans me sentir saisi d’une

amère tristesse. Il me semble que je suis dans un bazar d’esclaves, à

Constantinople ou au Caire. Les esclaves sont les fleurs.

Voilà les riches qui viennent les marchander; ils les regardent,

ils les touchent, ils examinent si elles sont dans des conditions

suffisantes de jeunesse, de santé et de beauté. Le marché est conclu.

Suis ton maître, pauvre fleur, sers à ses plaisirs, orne son sérail,

tu auras une belle robe de porcelaine, un joli manteau de mousse, tu

habiteras un appartement somptueux; mais, adieu le soleil, la brise et

la liberté: tu es esclave!

Pauvres fleurs! on les entasse les unes sur les autres, on les laisse

exposées au vent, à la poussière, à toutes les intempéries des saisons.

Le passant s’arrête. Redressez-vous, pauvres fleurs, faites les

coquettes; c’est pour cela que le marchand vous a conduites au bazar,

c’est sur vous qu’il compte pour s’enrichir.

La plupart restent inclinées sur leur tige; elles sont languissantes,

faibles, étiolées; les fatigues d’un long voyage, les ennuis de la

captivité se lisent sur leurs feuilles pâles. Que leur importe d’être

belles! Avant le soir elles auront passé sous les lois d’un maître

inconnu.

Heureuses alors celles que la jeune et laborieuse ouvrière emporte

pour orner sa mansarde. L’eau ne leur manquera pas, du moins, ni l’air

non plus. Il y a sur le bord du toit une petite place que le soleil

regarde en se levant, où l’on entend le chant lointain des oiseaux qui

traversent les airs à l’aube naissante; quand les oiseaux se taisent,

c’est la grisette qui se met à chanter. La fleur peut être heureuse,

elle est sa sœur.

Heureuse aussi la fleur devant laquelle s’est arrêtée, ce matin, cette

blonde et rêveuse jeune fille suspendue au bras de sa mère! On la

transportera dans un jardin, au pied de la fenêtre de sa maîtresse. La

nuit, elle mêlera ses doux parfums à ses rêves de vierge; le jour elle

l’entendra soupirer et se pencher, en murmurant un nom confus sur son

calice. Je ne te plains pas, belle fleur, tu es chez ton amie.

Mais vous, infortunées, qu’un marchand a achetées pour orner son

comptoir, qui racontera vos ennuis dans cette atmosphère lourde des

boutiques; qui retracera vos souffrances, pauvres fleurs d’estaminet

perdues dans l’opaque brouillard du cigare, vous si sensibles, si

délicates, si nerveuses!

Et vous, hôtesses passagères des palais, fleurs choisies pour un soir

de fête; on ne vous achète pas, on vous loue: au lieu d’être esclaves

vous êtes domestiques. Vous faites la haie sur le passage des belles

invitées, on vous relègue à l’antichambre avec les valets; vous êtes

là exposées à tous les vents coulis, vous grelottez sous votre robe de

gaze légère; au bout de huit jours de cette existence, vous mourrez

d’une phthisie pulmonaire!

Eh bien! votre sort me semble préférable au sort de cette fleur qu’une

grande dame a achetée dans un moment de caprice. On lui accorde à peine

un regard, puis on l’abandonne aux soins de la valetaille insensible et

négligente. Souvent on a vu des fleurs expirer faute d’un verre d’eau

ou d’un rayon de soleil. Hélas! les fleurs n’ont pas de voix pour se

plaindre; elles ne savent que courber la tête et mourir.

Arracher une fleur à son pays natal, la séparer de sa famille, de

ses amis, l’exposer sur un marché, n’est-ce pas là un crime de

lèse-sensibilité? La traite des hommes est supprimée, demandons aux

Chambres une loi contre la traite des fleurs. Nous l’obtiendrions si

nous vivions encore à l’époque des _Amis de la nature_; mais, hélas!

ils sont morts avec Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre!

Quels mots viens-je de prononcer? Les _Amis de la nature_ ont un grand

reproche à se faire à l’égard des fleurs: ce sont eux qui ont propagé

l’herborisation et donné naissance à la mode des herbiers.

Les fleurs animées - Tome 2 · 第 1 / 19 段