_Coment Lothaire ardi et prist la cité de Chalon, et coment l'empereur vint
au secours, mais ce fu trop tart. Coment il le chaça jusques à Blois, et
coment il vint à luy à merci, et coment l'empereur accusa les traiteurs par
devant ses barons._
Quant Lothaire s'en fu fouy en Bourgoingne, si comme vous avez oï, le conte
Lambert et le conte Mainfroy[960], qui sa partie soustenoient, furent
demourer en Normandie et plusieurs autres de leur accort; la terre
gardoient et la voulloient tenir à force contre l'empereur. Moult en avoit
grant despit le conte Ode et mains autres de la partie l'empereur. Gens
assemblèrent pour eulx chacier hors du païs et pour combatre encontre eulx,
sé autrement ne povoit estre; mais ceste entreprise leur tourna à dommage
et à confusion, pour ce qu'elle ne fu pas si bien né si sagement
administrée comme elle deust; car leurs ennemis leur coururent sus, une
heure qu'ils ne s'en prenoient garde; et ceulx qui furent esbahis de leur
venue soudainement tournèrent en fuie. Là fu occis le conte Ode et
Guillaume et un sien frère et mains autres de leurs gens, et ceulx qui
eschaper purent par fuite et estre sauvés, s'en fouirent.
Note 960: Lambert étoit comte de Nantes, et Mainfroyon Malfredus
avoit été dépouillé du comté d'Orléans en 828. (Note de Dom Bouquet.)
Ceulx qui eurent ainsi victoire demourèrent aussi comme en désespérance; et
bien virent qu'ils ne povoient pas demourer illec seurement, car Lothaire
leur estoit si loin qu'ils ne povoient avoir de luy secours; si se
doubtoient encore assez plus que l'empereur ne venist sur eulx, ou qu'il
n'y envoiast, ou qu'ils ne feussent encontrés de luy ou de sa gent s'ils se
mettoient en voye pour aler à Lothaire. Pour ce se hastèrent d'envoyer à
luy, et luy mandèrent la besoingne, le péril où ils estoient, et qu'il ne
laissast pas qu'il ne les secourust. Et quant il oï ce, il proposa qu'il
les secourroit. Le conte Warin et ceulx qui avec luy estoient garnirent en
ce point la forteresce de Chalon, pour ce qu'elle leur feust refuge et
deffense contre leurs ennemis, sé mestier feust. Lothaire qui ce sceut
cuida là venir soubdainement, mais il ne peut à cette fois. Et toutes voies
y vint-il à la fin, le chastel assist, et ardit tout quanqu'il trouva
dehors la forteresce. Grant assault donnèrent ceulx de dehors, et ceulx
dedens firent grant deffense. Quinze jours dura l'assault moult grant et
moult aigre, et au derrenier fu la cité rendue. De trop grant cruaulté
furent les vainqueurs, car ils robèrent premièrement toutes les églyses et
toute la cité, fors seulement une petite églyse qui estoit fondée en
l'onneur de saint George qui eschapa par miracle; car en ce point que toute
la cité ardoit, la flambe qui tout dévouroit de toutes pars de la chapelle,
prendre ne s'y put né nul mal ne luy fit; si ne fu-ce pas de la volonté ni
du commandement Lothaire que la cité fu arse et destruite.
Tant cria la chevalerie contre Gaucelme, contre le conte Sanila et contre
Madalesme, que ils eurent les chiefs coupés[961]. Et Gerberge, qui eut esté
fille le conte Guillaume, fu noiée comme sorcière et enchanteresse[962]. La
raison pourquoi les autres furent décolés ne savons-nous pas, car l'istoire
s'en taist à tant. [963]Endementiers que ces choses advindrent, l'empereur
et son fils Loys s'en alèrent en la cité de Langres; là luy furent
premièrement ces nouvelles contées, qui moult le firent triste et dolent.
Et Lothaire, qui ainsi eut exploité comme vous avez oï, se partit de
Chalon, et par la cité d'Ostun s'en ala droit à Orléans; de là mut et s'en
ala au Mans à une ville qui à nom Matulle[964]; l'empereur et son fils les
suivirent à grans osts. Et quant Lothaire, qui jà avoit les sieus receus
qui de Normandie s'en estoient à luy fouis, sceut que son père le suivoit,
il fist tendre ses herberges assez près de l'ost l'empereur. En ce point
démourèrent quatre jours, pour messages qui aloient des uns aux autres. Et
la quarte nuit, Lothaire fist deslogier son ost, et commença tousjours à
s'en aler de l'empereur et l'empereur à luy par une adresce, jusques à tant
qu'il vint jusques au fleuve de Loire près du chastel de Blois, là endroit
à une petite eaue qui a nom Cize qui chiet en Loire. Les hesberges
tendirent d'une part et d'autre.
Note 961: Voici le latin édité: «Adclamatione porro militari, post
captam urbem, Gotselmus comes, itemque Sanila comes, nec non et
Madalelmus vassallus dominicus....» _Gerberge_ étoit la femme de
Gaucelme.
Note 962: La phrase suivante n'est pas traduite du latin.