Là demourèrent un pou en une ville qui a nom Bonnueil, pour le temps
mauvais qu'il faisoit, et pour aucuns de leurs compaignons attendre. Ne sai
quans jours demourèrent ainsi en celle ville et ès autres villes voisines;
si estoit jà la saison vers caresme.
Quant ce vint doncques le jeudi de la première sepmaine de caresme, ils
envoièrent à Lothaire en messages l'abbé Rambaut et le conte Gaucelin, et
luy mandèrent qu'il leur rendist leur droit seigneur tout délivré: et sé il
voulloit ce faire sceust-il qu'ils seroient pour luy envers son père, et jà
pour chose qu'il eust faitte, despis ne luy en feroient, né jà n'en seroit
courroucié né aménuisé de santé né de honneur; ou sé ce non, certain feust
qu'ils leur seroient à l'encontre et requerroient leur droit seigneur par
armes, et se combatroient à luy, sé il le convenoit faire[956], pour
loyauté et pour justice à l'aide de nostre Seigneur.
Note 956: _Sé il le convenoit faire._ S'ils s'y trouvoient obligés.
A ce respondit Lothaire que nul ne devoit estre plus dolent de la honte né
du grief du père, né plus lie né plus joyeux de son bien né de son honneur
que luy meisme; né de ce ne luy en devoit-on pas mettre sus le blasme né la
coulpe, pour ce qui avoit esté fait par le commun accort des anciens
princes et des prélas, par lequel jugement il avoit esté déposé et mis en
prison. A cette response se partirent les messages et retournèrent à ceulx
qui envoiés les avoient. Mais tant leur dist[957], au départir, que le
conte Guerin, Ode, Fouques et l'abbé Hue revenissent à luy pour traitier
comment leur besoingne seroit faite; et commanda à sa gent qu'ils luy
feissent assavoir quant ils devoient venir pour aler encontre eulx, et pour
traitier de la besoingne. Mais toutes voies changea-il son propos et son
conseil, quant il se fu conseillé à ceulx qui plus estoient de son cuer;
car quant ce vint à lendemain, il laissa son père tout délivré à l'abbaïe
Saint-Denis, et s'en ala en Bourgoingne, et chevaucha tant qu'il vint à
Vienne et demoura là une pièce du temps; et ceulx qui avec l'empereur
furent demourés luy admonnestoient qu'il repréist le sceptre et la couronne
impériale; mais il ne le voult faire, jà soit ce qu'il eust esté déposé
contre droit, jusques à tant qu'il eust esté réconcilié à sainte Église,
par le ministère des évesques, ainsi comme il avoit esté dégradé. Le
dimanche doncques qui après fu, fu réconcilié sollempneément par les
évesques devant le maistre autel et luy ceint-on l'espée et le baudré de
chevalerie, ainsi comme au commencement. Pour sa restitution, fit le peuple
merveilleusement grant joie et grant léesce: meisme les élemens s'en
réélescièrent, si comme il sembloit; car jusques à ce jour estoient cheutes
fouldres et tempestes et si grans pluies que nul ne recordoit qu'il eust
oncques si grans veues: et les vens avoient si fort venté que nul ne povoit
passer les eaues, né à nefs né à bateaux.
Note 957: _Leur dist:_ Ajoutez: _Lothaire_.
[958]De Saint-Denis se départit l'empereur, son fils ne voult ensuivre, jà
soit ce que plusieurs luy ennortassent. Par Nanteuil passa et s'en ala à
Carisi. Là attendit son fils Pepin etles barons qui séjournoient oultre le
fleuve de Marne, et son fils Loys qui à luy venoit et amenoit avec luy tous
ceulx qui oultre le Rin s'en estoient fouis. Si avint aussi que tous ses
amis vindrent à luy, le dimanche de la mi-caresme que sainte Église
s'esléesce, et que l'en chante _Letare Jherusalem_, en signifiant la grant
joie qui là fu à ce jour. Liement et débonnairement les receut l'empereur.
Moult les mercia tous, et leur rendit graces de leur bonne amour et de la
foy enterine qu'ils luy avoient portée. Liement donna congié à Pepin son
fils de retourner en Acquitaine. Et aux autres aussi donna congié en grant
dévocion et humilité, quant ils se vouldrent partir. De France se partit et
s'en ala à Ais-la-Chapelle: là receut sa femme l'empéreis Judith, que
Boniface et l'évesque Rataut[959] luy eurent amenée de Lombardie, où ils
l'avoient envoiée en essil, et Charles son fils qu'elle avoit tousjours
avec luy. La Résurrection célébra à Ais-la-Chapelle; après la feste, s'en
ala chacier en Ardaine, et après la Penthecoste s'en ala vers Remiremont
pour soy déduire en chaces et eh pescheries.