_Coment l'apostole Paschases corona à l'empire Lothaire: coment Dreues, le
frère l'empereur, fu évesque de Mez; de la souspeçon de l'empereur et de
l'apostole. Coment il s'escusa par messages. Des signes qui avindrent, et
coment Charles le chauf fu né, et de moult d'autres choses._
Entre ces choses, Lothaire, un des fils l'empereur, à qui l'empereur eust
commandé le royaume de Lombardie pour gouverner, par le conseil de ceulx
qui il eut avec luy envoiés, si comme là dessus est dit, proposa à
retourner à son père; mais entre ces choses, Paschases lui envoia ses
messages, et si luy mandoit en priant qu'il alast à Rome et qu'il y fust à
la Résurrection nostre Seigneur. Cil obéit à son commandement, et
l'apostole le receut moult honnourablement le jour de Pasques en l'églyse
Saint-Père; la couronne impériale lui mist sur le chief et fu appelé
empereur-auguste, puis prist congié de retourner en France. En la cité de
Pavie demoura un pou de temps, pour ordonner d'aucunes besoignes. Après
s'en partit, et vint au père, et luy compta les choses si comme elles
estoient avenues: lesquelles estoient parfaites, et lesquelles estoient
commencées et demourées sans perfection. Et pour ce que l'empereur voulloit
que le royaume fust loyaument et entièrement gouverné, il envoia Maringue
et Aalart, le conte du palais, pour les besoingnes ordener et mettre à fin.
En ce temps trespassa Gondulphe, évesque de Mez. Un frère avoit l'empereur,
qui Dreues avoit nom; clerc estoit et chanoine de l'églyse, et vaillant
homme, et menoit belle vie et honneste; tout le peuple et le clergié le
requistrent d'un cuer et d'une volenté aussi comme sé ce feust élection
faite par le Saint-Esprit. Si fu moult merveilleuse; car aussi comme
l'empereur et les barons s'i accordèrent, aussi le peuple et tout le
clergié; n'oncques n'en fu un seul trouvé par qui il feust contredit. Moult
en fu lié l'empereur, et moult volentiers leur octroia leur requeste.
En ce point fu compté à l'empereur que Leudevit le tyran estoit mort, et
qu'il avoit esté occis en traïson. A tant se départi le parlement, et un
autre fu crié à Compiègne au mois de septembre.[877] En ce temps meisme
vindrent nouvelles à court, que Théodore, secrétaire de l'églyse de Rome,
et Léon, donneur de noms,[878] estoient occis. Si leur avoit-on
premièrement les yeux sachiés[879], et après couppé les chiefs au Latran,
en la maison l'apostole. Si disoit-on que ce avoit esté fait par envie pour
ce qu'ils estoient loyaux amis Lothaire, le fils l'empereur. En ce fait
estoit l'apostole moult diffamé, car on lui mettoit sus que ce avoit esté
fait par son assentiment. De ce fu l'empereur moult esmeu vers luy, et pour
savoir sé c'estoit voire ou non, y envoia-il Adelinge, abbé de Saint-Vast,
et le conte Onfroy; mais avant qu'ils départissent de court, sourvindrent
les messages l'apostole Pascase, Jehan, évesque de Blance-Selve, et
Benoist, arcediacre de l'églyse de Rome: si les eut envoiés à l'empereur,
pour soy excuser du devant dit cas dont il estoit souspeçonné; leur
excusation fu oïe; congié prindrent, et puis s'en retournèrent à telle
response comme l'empereur leur donna. Mais pour ce ne demoura pas qu'il n'y
envoiast les devant dis messagiers, pour enquerre la vérité.
Note 877: _Vita Ludovici Pii.--XXXVII_.
Note 878: _Donneur de noms._ Nomenclator. Ce titre appartenoit à
l'officier chargé de proclamer le nom de ceux qui avoient l'honneur
de dîner avec le pape ou l'empereur.
Note 879: _Sachiés._ Arrachés.
Par son royaume chevaucha l'empereur en visitant le païs, et demoura en
chascun lieu tant comme mestier estoit. Droit à Compiègne s'en ala pour
tenir le parlement qu'il avoit fait crier. Là retournèrent à luy les
messages qu'il avoit envoiés à Rome et luy comptèrent comment l'apostole
Pascase estoit purgié de la mort de ceulx qui eurent esté occis par son
serement, et par le serement de plusieurs évesques; mais il ne put livrer
ceulx qui estoient coupables du fait; et disoit bien que ceulx qui estoient
occis l'avoient bien desservi. Les messages à l'apostole qui avec eulx
estoient venus se présentèrent devant l'empereur; ces messages estoient
Jehan, évesque de Blance-Selve, Quirius, son diacre, et Léon, le maistre
des chevaliers. L'empereur ne voult pas plus faire de vengence de celle
occision, comme cil qui par nature estoit miséricors; et si luy pésoit-il
bien qu'il n'en povoit autre chose faire. Aux messages l'apostole donna
response, si s'en partirent à tant.
En ce temps apparurent plusieurs signes moult espouventables qui moult
espouventèrent l'empereur. Le palais d'Ais-la-Chapelle croulla par
mouvement de terre, et grans sons et grans tumultes furent oïs par nuit.
Une pucelle jeuna doze mois, sans boire et sans mangier; foudres et
tempestes chéirent souvent, pestilences d'hommes et de bestes coururent en
plusieurs lieux. Pour ce commanda l'empereur que chascun s'esforçast de
donner aumosnes, et jeunast et depriast à Nostre-Seigneur qu'il gardast son
peuple, et que ses prestres chantassent messes et en féissent prières au
Créateur de toutes choses; car il luy sembloit que ces signes qui
advenoient, sénéfioient mortalité et déchéement de peuple.
En celle année, au mois de juin, eut la royne Judith un fils. Si voult la
royne et l'empereur qu'il eut nom Charlon. En ce temps envoia l'empereur
deux chevetains, Eble et Asinaire, oultre les mons de Montgieu[880], à tout
grant gent. Jusqu'à la cité de Pampelune passèrent; bien firent ce pourquoi
ils y furent envoiés; mais l'istoire n'en dit plus. Au repairer furent
entrepris entre les montaignes par ceulx du païs, qui par nature sont
desloyaulx et traiteurs. Toutes leurs gens perdirent et eux-meismes furent
pris. Le conte Eble envoièrent à Cordes en Espaigne au roy des Sarrasins.
Mais le conte Asinaire déportèrent[881], pour ce qu'il estoit de leur
lignage.