ANNEES: 818/819.

_Coment l'empereur fist justice de Bernart son nepveu, le roy de Lombardie,

et des autres traiteurs. Et de la présumpcion des Bretons et de leur

subjection. Et coment l'empereur espousa la royne Judith, et du mandement

Leudevit à l'empereur. Et coment le duc Bourna occist trois mil hommes de

la gent Leudevit._

[853]Tout cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. La Nativité et la

Résurrection y célébra sollempnement. Après la feste, fist traire de prison

Bernart son nepveu, qui jusques alors eut esté roy de Lombardie, et les

autres traiteurs qui, selon les lois, devoient les chiefs perdre.

L'empereur ne voult pas qu'ils feussent dampnés par si cruelle sentence;

mais, toutes fois se consentit que ils eussent les yeux crevés, contre la

volenté d'aucuns qui vouloient que ils feussent dampnés selon les lois,

sans miséricorde. Mais, au derrenier[854], fu jugement parfait. Car Bernart

et Renier furent décolés pour ce qu'ils portoient impaciamment ce qu'ils

estoient aveuglés et qu'ils ne savoient gré de la vie qu'il leur avoit

donnée. Des trois évesques qui estoient parçonniers de la traïson ne se

voult l'empereur autrement vengier, mais qu'il les fist dégrader de leurs

ordres par leurs compaignons évesques, et les fist tondre en religion. A

tous les autres, fors à ceulx qui ci sont nommés, ne fist oncques tollir né

vie né membres, mais que les uns en furent tondus et les autres envoiés en

essil.

Note 853: _Vita Ludovici Pii.--XXX_.

Note 854: _Au derrenier._ A la fin.

Après ce, vindrent nouvelles à l'empereur que les Bretons ne luy vouloient

plus obéir né estre de sa seigneurie; ains appareilloient armes contre luy,

et avoient jà fait un roy qui avoit nom Marmanon. Mais l'empereur ne mist

ceste besoingne en délai, ains appareilla ses osts hastivement, pour entrer

en leur terre. En la cité de Vannes tint parlement, et puis entra en

Bretaigne. En pou de temps et en pou de travail destruit tout le païs né ne

voult oncques cesser jusques à tant que Marmanon, leur roy, fust occis. Si

l'occist la garde des destriers du roy qui avoit nom Choslo. Puis que leur

roy fu occis, toute Bretaigne fu abatue et vaincue, et tous vindrent à

l'empereur à merci en telle condicion comme il luy plaisoit; ostages

donnèrent tels comme il demanda; de la terre ordonna à sa volenté.

[855]Puis retourna en France par la cité d'Angiers. Là estoit la royne

Hermengars qui longuement avoit esté malade. Puis que l'empereur fu là

venu, vesquit deux jours tant seulement. Au tiers trespassa, en la quinte

nonne d'octobre.

Note 855: _Vita Ludovci Pii.--XXXI_.

_Incidence._ En cette année fu éclipse du soleil en l'uitiesme yde de

juillet. L'empereur fist honnestement mettre la royne en sépulture, puis se

partit et s'en alla par Rouen et par Amiens, et se retrait pour yverner à

Ais-la-Chapelle, par Héristalle[856]. Ainsi qu'il entroit au palais, les

messages Sigon, le duc de Bonivent, se présentèrent devant luy, grans

présens apportèrent devant luy et accusèrent leur seigneur de la mort le

duc Grimouar son devancier.

Note 856: Ici le texte n'est pas exactement rendu. «Recto itinere ad

hiberna se Aquis contulit. Cui revertenti et Heristalium intranti

palatium, occurrere missi Sigonis, etc.»

Avec ces messages vindrent autres de diverses nations, les messages des

Abrodiciens et des Godescans[857] et les messages Leudevit, prince de la

petite Pannonie, et les messages des Thimothées, qui nouvellement avoient

laissié la société et l'aliance des Boulgres, et s'estoient joins et alliés

à l'empereur. Les messages Leudevit venoient pour accuser Cadale de ce

qu'il estoit de si mauvaises meurs et si divers, comme ils disoient, que

nul ne pouvoit à luy durer. Mais ils mentoient si comme il apparut apres.

Et quant il eut oï ces messages et il eut ordonné des besoignes pour quoi

ils estoient venus, et il les eut honnourés et congéés, il demoura au

palais d'Ais pour yverner.

Note 857: _Des Godescans._ «Abodritorum videlicet et Goduscanorum et

Timotianorum qui, Bulgarorum societate relictâ, etc.»

Endementiers qu'il se yvernoit là, les princes de Saissoigne luy amenèrent

et luy rendirent Schlaomire, le roy des Abrodiciens. Devant fu accusé de ce

qu'il s'estoit tourné encontre luy. Et pour ce qu'il ne se peust pas bien

purgier de ce cas, fu-il chacié en essil, et son royaume baillé à un autre

qui avoit nom Céadrague; fils estoit à un prince qui Trasconis estoit

nommé.

[858]En ce temps advint que un noble homme de Gascoigne, qui avoit nom Lup

Centule, se combatit contre Guérin le conte d'Auvergne, et contre Bérengier

le conte de Thoulouse. Mais en cette bataille perdi Gersane, son frère, et

plusieurs autres; si eust esté mort ou pris, s'il ne feust fouy; puis fu-il

pris et amené devant l'empereur, et contrains à dire pourquoi il avoit ce

fait. Et pour ce que ce fu chose prouvée qu'il avoit guerre commenciée et

en son tort, fu-il chacié en essil[859]. En ce palais demoura l'empereur

tout cel yver, et y tint général parlement. Devant qu'il s'en partist

retournèrent les messages qu'il avoit envoies par tout son royaume, pour

l'estat de l'Eglyse réfourmer. Et par dessus y adjousta aucuns chapitres de

lois (par lequel deffault les causes n'estoient pas bien jugiées), qui

moult sont profitables et sont gardées, jusques aujourd'hui en jugement.

Note 858: _Vita Ludovici Pii.--XXXII_.

Note 859: Cette punition de Loup-Centulle est l'une des bases sur

lesquelles repose la fameuse charte de Charles-le-Chauve en faveur de

l'abbaye d'Aloon, charte dont l'authenticité a si fréquemment été

soutenue et contestée. Voyez, en dernier lieu, l'ouvrage de

M. Fauriel. (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination

des conquérants germains_, tome 3. Appendices.)

En ce temps n'avoit point l'empereur de femme, car la royne Hermengars

avoit esté morte nouvellement. Ses amis luy amonnestèrent qu'il se mariast;

si le faisoient plus plusieurs, pour ce qu'ils cuidoient qu'il voulsist

déguerpir l'empire, pour entrer en religion. Et à la parfin s'i accorda,

et ils luy requistrent et amenèrent de toutes pars nobles pucelles, filles

de hauts barons. Une en épousa qui avoit nom Judith, si estoit fille le

conte Velpon. Au nouveau temps se départit et s'en alla en son palais de

Hengelehem. Là vindrent à luy le peuple et les barons; si oït nouvelles de

son ost qu'il avoit envoie en Pannonnie contre Leudevit. Si demoura ceste

besoigne sans perfection; et pour ce qu'elle fu ainsi entrelaissée, sans

mener à fin, Leudevit monta en si grant orgueil qu'il manda par ses

messages à l'empereur que s'il vouloit recevoir tels conditions comme il

mandoit, volentiers luy obéiroit ainsi comme il eut fait devant. L'empereur

eut en despit ses messages et ses mandemens, né pas ne receut ses

condicions. Et Leudevit, qui ainsi demoura en sa desloyauté, attraioit à

lui tous ceulx qu'il pouvoit contre l'empereur; et s'accompagnoit à tous

ceulx qu'il cuidoit qui eussent mal cuer vers lui. Un petit après ce que

l'ost fu retourné de Pannonie, et que Leudevit estoit en tel point comme

vous avez oï, Cadolac, le duc d'Acquilée, mourut. Après luy fu un autre qui

avoit nom Baudris. Et quant ce duc Baudris fu venu au païs, et il entroit

en la contrée, il trouva l'ost Leudevit dessus un flun qui a nom Draves. Et

combien qu'il eut pou de gens avec luy, si leur courut-il sus, et les chaça

hors de la contrée. Et quant Leudevit fu ainsi desconfit et chacié, il se

rapareilla à bataille contre Bourna, le duc de Dalmatie, sur le flun de

Calapie[860]. Et quant Bourna s'apperceut que les Godescans qui aider luy

devoient l'eurent traï, et il vit que les siens mesmes s'enfuyoient et le

laissoient en péril, il s'enfouit et eschapa ainsi des mains à ses ennemis.

Mais puis se vengea-il bien de ceulx qui guerpi l'avoient à son besoing,

quant ils le dussent aidier.

Note 860: _Calapie_, ou _Colapie_. C'est aujourd'hui le _Kulpe_, qui

coule en Hongrie.

En cel yver qui après vint, Leudevit entra en Dalmacie de rechief; tout

mist à destruction par feu et par occision. Le duc Bourna qui bien sceut

qu'il ne pourroit contrester à son effort, se pourpensa comment il le

pourroit grever autrement par malice. Il assembla sa gent et espia son

point et ferit en son ost si soudainement, que cil né sa gent ne s'en

pristrent garde. Si grant occision en fist que le nombre des occis fu

esmé[861] à trois mille. Là perdit Leudevit chevaux et armes et plusieurs

autres richesses, et s'enfuit de la contrée tout desconfit. Ces nouvelles

furent apportées à l'empereur à Ais-la-Chapelle qui moult en fu lié

durement.

Note 861: _Esmé._ Estimé.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 263 / 316 题