_Coment l'empereur fist justice de Bernart son nepveu, le roy de Lombardie,
et des autres traiteurs. Et de la présumpcion des Bretons et de leur
subjection. Et coment l'empereur espousa la royne Judith, et du mandement
Leudevit à l'empereur. Et coment le duc Bourna occist trois mil hommes de
la gent Leudevit._
[853]Tout cel yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. La Nativité et la
Résurrection y célébra sollempnement. Après la feste, fist traire de prison
Bernart son nepveu, qui jusques alors eut esté roy de Lombardie, et les
autres traiteurs qui, selon les lois, devoient les chiefs perdre.
L'empereur ne voult pas qu'ils feussent dampnés par si cruelle sentence;
mais, toutes fois se consentit que ils eussent les yeux crevés, contre la
volenté d'aucuns qui vouloient que ils feussent dampnés selon les lois,
sans miséricorde. Mais, au derrenier[854], fu jugement parfait. Car Bernart
et Renier furent décolés pour ce qu'ils portoient impaciamment ce qu'ils
estoient aveuglés et qu'ils ne savoient gré de la vie qu'il leur avoit
donnée. Des trois évesques qui estoient parçonniers de la traïson ne se
voult l'empereur autrement vengier, mais qu'il les fist dégrader de leurs
ordres par leurs compaignons évesques, et les fist tondre en religion. A
tous les autres, fors à ceulx qui ci sont nommés, ne fist oncques tollir né
vie né membres, mais que les uns en furent tondus et les autres envoiés en
essil.
Note 853: _Vita Ludovici Pii.--XXX_.
Note 854: _Au derrenier._ A la fin.
Après ce, vindrent nouvelles à l'empereur que les Bretons ne luy vouloient
plus obéir né estre de sa seigneurie; ains appareilloient armes contre luy,
et avoient jà fait un roy qui avoit nom Marmanon. Mais l'empereur ne mist
ceste besoingne en délai, ains appareilla ses osts hastivement, pour entrer
en leur terre. En la cité de Vannes tint parlement, et puis entra en
Bretaigne. En pou de temps et en pou de travail destruit tout le païs né ne
voult oncques cesser jusques à tant que Marmanon, leur roy, fust occis. Si
l'occist la garde des destriers du roy qui avoit nom Choslo. Puis que leur
roy fu occis, toute Bretaigne fu abatue et vaincue, et tous vindrent à
l'empereur à merci en telle condicion comme il luy plaisoit; ostages
donnèrent tels comme il demanda; de la terre ordonna à sa volenté.
[855]Puis retourna en France par la cité d'Angiers. Là estoit la royne
Hermengars qui longuement avoit esté malade. Puis que l'empereur fu là
venu, vesquit deux jours tant seulement. Au tiers trespassa, en la quinte
nonne d'octobre.
Note 855: _Vita Ludovci Pii.--XXXI_.
_Incidence._ En cette année fu éclipse du soleil en l'uitiesme yde de
juillet. L'empereur fist honnestement mettre la royne en sépulture, puis se
partit et s'en alla par Rouen et par Amiens, et se retrait pour yverner à
Ais-la-Chapelle, par Héristalle[856]. Ainsi qu'il entroit au palais, les
messages Sigon, le duc de Bonivent, se présentèrent devant luy, grans
présens apportèrent devant luy et accusèrent leur seigneur de la mort le
duc Grimouar son devancier.
Note 856: Ici le texte n'est pas exactement rendu. «Recto itinere ad
hiberna se Aquis contulit. Cui revertenti et Heristalium intranti
palatium, occurrere missi Sigonis, etc.»
Avec ces messages vindrent autres de diverses nations, les messages des
Abrodiciens et des Godescans[857] et les messages Leudevit, prince de la
petite Pannonie, et les messages des Thimothées, qui nouvellement avoient
laissié la société et l'aliance des Boulgres, et s'estoient joins et alliés
à l'empereur. Les messages Leudevit venoient pour accuser Cadale de ce
qu'il estoit de si mauvaises meurs et si divers, comme ils disoient, que
nul ne pouvoit à luy durer. Mais ils mentoient si comme il apparut apres.
Et quant il eut oï ces messages et il eut ordonné des besoignes pour quoi
ils estoient venus, et il les eut honnourés et congéés, il demoura au
palais d'Ais pour yverner.
Note 857: _Des Godescans._ «Abodritorum videlicet et Goduscanorum et
Timotianorum qui, Bulgarorum societate relictâ, etc.»
Endementiers qu'il se yvernoit là, les princes de Saissoigne luy amenèrent
et luy rendirent Schlaomire, le roy des Abrodiciens. Devant fu accusé de ce
qu'il s'estoit tourné encontre luy. Et pour ce qu'il ne se peust pas bien
purgier de ce cas, fu-il chacié en essil, et son royaume baillé à un autre
qui avoit nom Céadrague; fils estoit à un prince qui Trasconis estoit
nommé.
[858]En ce temps advint que un noble homme de Gascoigne, qui avoit nom Lup
Centule, se combatit contre Guérin le conte d'Auvergne, et contre Bérengier
le conte de Thoulouse. Mais en cette bataille perdi Gersane, son frère, et
plusieurs autres; si eust esté mort ou pris, s'il ne feust fouy; puis fu-il
pris et amené devant l'empereur, et contrains à dire pourquoi il avoit ce
fait. Et pour ce que ce fu chose prouvée qu'il avoit guerre commenciée et
en son tort, fu-il chacié en essil[859]. En ce palais demoura l'empereur
tout cel yver, et y tint général parlement. Devant qu'il s'en partist
retournèrent les messages qu'il avoit envoies par tout son royaume, pour
l'estat de l'Eglyse réfourmer. Et par dessus y adjousta aucuns chapitres de
lois (par lequel deffault les causes n'estoient pas bien jugiées), qui
moult sont profitables et sont gardées, jusques aujourd'hui en jugement.
Note 858: _Vita Ludovici Pii.--XXXII_.
Note 859: Cette punition de Loup-Centulle est l'une des bases sur
lesquelles repose la fameuse charte de Charles-le-Chauve en faveur de
l'abbaye d'Aloon, charte dont l'authenticité a si fréquemment été
soutenue et contestée. Voyez, en dernier lieu, l'ouvrage de
M. Fauriel. (_Histoire de la Gaule méridionale sous la domination
des conquérants germains_, tome 3. Appendices.)
En ce temps n'avoit point l'empereur de femme, car la royne Hermengars
avoit esté morte nouvellement. Ses amis luy amonnestèrent qu'il se mariast;
si le faisoient plus plusieurs, pour ce qu'ils cuidoient qu'il voulsist
déguerpir l'empire, pour entrer en religion. Et à la parfin s'i accorda,
et ils luy requistrent et amenèrent de toutes pars nobles pucelles, filles
de hauts barons. Une en épousa qui avoit nom Judith, si estoit fille le
conte Velpon. Au nouveau temps se départit et s'en alla en son palais de
Hengelehem. Là vindrent à luy le peuple et les barons; si oït nouvelles de
son ost qu'il avoit envoie en Pannonnie contre Leudevit. Si demoura ceste
besoigne sans perfection; et pour ce qu'elle fu ainsi entrelaissée, sans
mener à fin, Leudevit monta en si grant orgueil qu'il manda par ses
messages à l'empereur que s'il vouloit recevoir tels conditions comme il
mandoit, volentiers luy obéiroit ainsi comme il eut fait devant. L'empereur
eut en despit ses messages et ses mandemens, né pas ne receut ses
condicions. Et Leudevit, qui ainsi demoura en sa desloyauté, attraioit à
lui tous ceulx qu'il pouvoit contre l'empereur; et s'accompagnoit à tous
ceulx qu'il cuidoit qui eussent mal cuer vers lui. Un petit après ce que
l'ost fu retourné de Pannonie, et que Leudevit estoit en tel point comme
vous avez oï, Cadolac, le duc d'Acquilée, mourut. Après luy fu un autre qui
avoit nom Baudris. Et quant ce duc Baudris fu venu au païs, et il entroit
en la contrée, il trouva l'ost Leudevit dessus un flun qui a nom Draves. Et
combien qu'il eut pou de gens avec luy, si leur courut-il sus, et les chaça
hors de la contrée. Et quant Leudevit fu ainsi desconfit et chacié, il se
rapareilla à bataille contre Bourna, le duc de Dalmatie, sur le flun de
Calapie[860]. Et quant Bourna s'apperceut que les Godescans qui aider luy
devoient l'eurent traï, et il vit que les siens mesmes s'enfuyoient et le
laissoient en péril, il s'enfouit et eschapa ainsi des mains à ses ennemis.
Mais puis se vengea-il bien de ceulx qui guerpi l'avoient à son besoing,
quant ils le dussent aidier.
Note 860: _Calapie_, ou _Colapie_. C'est aujourd'hui le _Kulpe_, qui
coule en Hongrie.
En cel yver qui après vint, Leudevit entra en Dalmacie de rechief; tout
mist à destruction par feu et par occision. Le duc Bourna qui bien sceut
qu'il ne pourroit contrester à son effort, se pourpensa comment il le
pourroit grever autrement par malice. Il assembla sa gent et espia son
point et ferit en son ost si soudainement, que cil né sa gent ne s'en
pristrent garde. Si grant occision en fist que le nombre des occis fu
esmé[861] à trois mille. Là perdit Leudevit chevaux et armes et plusieurs
autres richesses, et s'enfuit de la contrée tout desconfit. Ces nouvelles
furent apportées à l'empereur à Ais-la-Chapelle qui moult en fu lié
durement.
Note 861: _Esmé._ Estimé.