ANNEES: 815/817.

_Coment le roy envoia ses osts sur les Saisnes et sur les Abrodites[829],

et coment leurs terres furent gastées, et des fils Godefroy de Dannemarche;

du pape et des Romains; du revel[830] des Gascons; de la mort le pape Léon,

et coment le pape Estienne vint en France; et d'autres incidences._

Note 829: Inexactitude fondée sur le contre-sens de la première

phrase de ce chapitre.

Note 830: _Revel._ Soulèvement, révolte.

En ce temps fist l'empereur un commandement que les princes de Sassoigne et

les Abrodites qui au temps son père estoient subgiés, feussent chastiés et

humiliés, et que leurs propres royaumes leur feussent rendus[831]. Pour

ceste besoigne fu envoie le conte Baudri[832], à grant ost; le fluve

d'Egidore[833] trespassèrent, et entrèrent en la terre des Normans, en un

lieu qui a nom Sinelhandi[834]. D'autre part furent les fils Godefroy qui

jà fu roy de Dannemarche, à grant ost, et si avoient navie[835] de deux

cens nefs. Avant n'osoient venir né plus faire; si se départirent à tant

d'une part et d'autre, sans bataille. Les gens l'empereur gastèrent et

ardirent tout le pays devant eulx; le païs ramenèrent en l'ancienne

subjection. Quarante ostages receurent des barons et du peuple de la terre

et retournèrent à l'empereur qui lors tenoit parlement en un lieu qui a nom

Paderbrun. A ce parlement estoient venus les plus grans princes des

Esclavons orientels.

Note 831: Voici un gros contre-sens. Il falloit traduire, comme l'a

remarqué Dom Bouquet: L'empereur avoit ordonné que l'on réunit à

Heriols, prince danois, les comtes saxons et les Abrodites, autrefois

tributaires de Charlemagne, pour l'aider à se mettre en possession du

royaume de Danemarck.

Note 832: _Le comte Baudri._ Ou plutôt _le légat_, qui va reparoître

au chapitre XII.

Note 833: _Egidore._ C'est aujourd'hui l'_Eyder_, rivière de

Danemarck.

Note 834: _Sinelhandi._ «Sinlendi.» J'ignore la position de ce lieu.

Note 835: _Navie._ Flotte.

Droit en ce temps, requist à l'empereur trèves de trois ans, Abulas un roy

sarrasin. Premièrement furent accordées et octroiées, mais puis furent

rappellées pour ce qu'elles ne tenoient nul proufit, et fu mandée bataille

aux Sarrasins[836]. Et en ce temps, repairèrent de Constantinoble l'évesque

Norbert et le conte Ricon, que l'empereur eut là envoiés en message. Si

rapportèrent pais et aliances confirmées entre les François et les Grieus.

Note 836: Voyez plus loin, Chapitre XII. Abulas, suivant M. Reunaud,

est le même que l'émir de Cordoue _Hakan_, surnommé _Aboulassy_, ou

_le méchant_, à cause de ses crimes.

En ce meisme temps, avint que l'apostole Léon acoucha malade; et tandis

comme il gisoit au lit, les Romains, qui pas ne l'aimoient, prisrent et

saisirent, sans attendre justice né jugement, tout quanques ils disoient

qui leur avoit esté tollu, champs, vignes, jardins et maisons que

l'apostole avoit faites nouvelles. Mais, au commencement, leur deffendi

ceste chose le roy Bernart, par Guinigise le duc des Vaulx de Spolite[837],

et manda à l'empereur toutes ces choses par certains messages. [838]Quant

ce vint vers la nouvelle saison, l'empereur commanda que les François

orientels et aucuns de la gent de Sassoigne s'appareillassent contre les

Sorabiens et les Esclavons, qui s'étoient fors traïs de sa subjection, et

jà s'appareilloient contre luy. Mais leur effort fu tost et légièrement

plaissié[839] et abatu. Les Gascons qui habitoient près des montagnes se

rebellèrent aussi en ce temps contre l'empereur du tout en tout, selon la

ligière manière qu'ils ont de nature. La raison pour quoi ils se

retournèrent, si fu pour ce que l'empereur osta Seguin[840], le conte de la

terre, pour son meffait et pour ses mauvaises meurs, et pour la diversité

qui en luy estoit si grant et si cruelle que à paine la povoit-on souffrir.

Mais ils furent si domptés et si batus par deux batailles tant seulement,

qu'ils vindrent à merci et se repentirent de leur folie, mais trop tard.

Note 837: _Des Vaulx du Spolite._ De Spolète.

Note 838: _Vita Ludovici Pii.--XXVI_.

Note 839: _Plaissié._ Comprimé.--_Leur effort_, l'effort des

Sorabiens.

Note 840: _Seguin._ «Sigwinus.» Etoit fils d'_Alori_ ou «Adeloricus,»

et nos _chansons de geste_ ont également célébré sa félonie.

Entre ces choses vindrent nouvelles à l'empereur de la mort l'apostole

Léon; si estoit trespassé en l'uitiesme kalende de jugnet[841], ou vingt et

un au de son siége. Après luy fu au siège Estienne Diacone. Assez tost

après son sacre, mut pour venir à l'empereur. Si estoient à peine passés

deux mois quand il vint à luy; mais avant eut envoié messages à l'empereur,

qui li firent satisfacion de son sacre et de son ordenement.

Note 841: _Jugnet._ Juin.

Quant il oït nouvelles de son advènement, il manda Bernart son neveu qu'il

alast contre luy et que il le compaignast. Et quant il sceut qu'il

approchoit, il envoia autres messages pour luy amener à grant honneur, et

puis s'en ala à Rains et attendit sa venue là. Et envoia de rechief contre

luy Hildebault, son maistre chapelain, et Theodulphe, l'évesque d'Orléans.

Après commanda à Jehan, l'arcevesque d'Arle, qu'il alast devant à grant

compaignie des ministres de sainte Eglyse, revestus en chapes et en

garnemens de soie. Au derrenier mut l'empereur et ala encontre l'apostole

Estienne, environ demie lieue loin de l'églyse Saint-Remi, honnestement et

dévostement le receut comme le vicaire saint Père, et il mesme le soustint

à ses mains quand il entra en l'églyse Saint-Remi. Et tandis comme les

religieux et le clergié chantoient _Te Deum laudamus_, le soustenoit

tousjours l'empereur. Après les graces qu'ils eurent à Dieu rendues,

l'apostole les acomplit par une oraison qu'il dit en la fin. Lors se

départirent et alèrent aux hostels. Et l'apostole si descouvrit à

l'empereur sa besoigne et luy dit la raison pour quoi il estoit venu: Léans

mangièrent ensemble. Après mangier repaira l'empereur en la cité, et

l'apostole demoura en l'abbaïe. L'endemain semonist[842] l'empereur

l'apostole pour mangier avec luy, honourablement et largement fu toute la

cour servie, et fu l'apostole honouré de grans dons. Au tiers jour après

semonist l'apostole l'empereur au mangier et luy donna aussi plusieurs

riches dons. Et lendemain qui fu jour de dimanche porta l'empereur couronne

tandis comme l'en célébra en l'églyse la grant messe.

Note 842: _Semonist._ Invita.

A la parfin, quant l'apostole eut impetré la besoigne pour quoi il estoit

venu, il prist congié à l'empereur et s'en retourna à Rome, et l'empereur

se partit de Rains et s'en ala à Compiègne, et demoura trente jours au

plus. Là reçeut et oït les messages Abdirame, le fils le roy Abulas, puis

s'en ala yverner à Ais-la-Chapelle.

[843]Devant ce, avoit commandé aux messages le roy sarrasin que ils

l'attendissent à Ais-la-Chapelle; mais si avoient jà demouré environ trois

mois avant qu'il venist là, et quant il fu venu, il les oït et congéa. Là

meisme vint à luy Nicephore, messagier Léon, l'empereur de Constantinoble;

oultre les amistiés et les aliances estoit contenue en sa légation la

composicion de la paix faite entre les deux empereurs, du contens qui

estoit des contrées des Esclavons et des Romains. Mais à ceste fois ne put

estre le contens abaissié, pour ce que ceulx-ci n'estoient pas présens, né

Cadolac le bailli de ces parties, sans lesquels la cause ne povoit estre

terminée. Mais, pour ceste besoigne mettre à fin, furent envoiés en

Dalmacie Albigaire et Cadale, sires et princes de ces parties.

Note 843: _Vita Ludovici Pii.--XXVII_.

En ce temps envoyèrent les deux fils Godefroy de Dannemarche messages à

l'empereur, pour requérir paix et aliance. Car Hériols les guerrioit et

grevoit durement; mais l'empereur refusa leurs aliances, pour ce qu'elles

sembloient estre faintes et sans nul proufit, et commanda que l'en envoiast

secours à Hériols qui la guerre maintenoit contre eulx.

_Incidence._--En celle année, ès kalendes de febvrier, fu éclipse de lune

et apparut la comète au signe du Sagitaire. Au tiers mois après ce qu'il fu

retourné de France, trespassa l'apostole Estienne. Après luy fu au siège un

qui Pascases eut à nom. Tantost comme il fu sacré, envoia Théodoire à

l'empereur, et luy euvoia présens et un prestre par qui il luy signifioi

qu'il n'avoit pas esté esleu de sa volenté né par convoitise, mais par

droite élection du clergié et du peuple. Et quant cil Théodoire eut impetré

vers l'empereur l'amistié et les convenances anciennes, il retourna dont il

estoit venu.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 258 / 316 题