ANNEE: 814.

_Coment le père manda le fils, et puis s'en retourna. De la mort

Charlemaines, et coment les barons mandèrent te roy Loys après le décès de

son père; coment il le fit ensepoulturer, et coment il rendi son testament.

Puis parle moult d'autres diverses choses._

Entre ces choses, le père, qui sentoit bien que il afleboioit et qu'il

approuchoit de la fin de son aage, se doubtoit moult que le royaume qui en

si hault estat et si noblement ordonné estoit ne venist à confusion après

sa mort, et que il ne feust troublé par estranges guerres ou par les

dissensions des princes meismes du royaume. Pour ce manda son fils qu'il

venist à luy. A grant joie le receut et le retint avec luy tout cel esté.

Tandis comme il demoura avec luy, l'enseigna-il de ce qu'il sentoit qu'il

n'estoit pas souffisamment introduit. C'est assavoir coment il devoit vivre

et régner, et son royaume tenir et gouverner. Après se départit de luy et

retourna en Acquitaine. Le père, qui jà aprouchoit de sa fin, commença à

afleboier moult durement, et luy prindrent aucunes maladies qui luy

nunçoient sa fin. Au derrenier accoucha du tout au lit; et en pou de jours

après ce qu'il eut ordonné son testament, il trespassa à la joie de

paradis.

De laquelle mort demoura le royaume de France plein de douleur et de

tristesse; mais la vérité de l'Escripture fu esprouvée en celluy qui après

vint; qui[808] dist ainsi pour reconforter les cuers de ceulx qui de tels

mors sont dolens: «_Mors est l'homme droiturier. Et si est ainsi comme s'il

ne feust pas mort, car il nous laisse hoir à luy semblable._» En la

quinziesme[809] kalende de février trespassa le glorieux empereur, en l'an

de l'Incarnacion huit cens et quatorze. De son trespassement et de sa

sépulture n'est pas maintenant mestier de reprendre ce que nous avons dit

en ses fais. En ce temps, ainsi comme entour la Purification Nostre-Dame,

tenoit l'empereur Loys parlement des barons en un lieu qui a nom

Thédats[810]. Les barons palazins[811] et les autres princes qui furent à

son trespassement envoyèrent à luy tantost un message qui avoit nom Ramps,

pour luy dénuncier la mort de son père, et luy mandèrent qu'il venist là au

plus tost qu'il pourroit. Par Orléans s'en ala le message. Théodulphe,

l'évesque de la cité, qui moult estoit sage homme, s'apperceut bien

pourquoy il estoit envoyé. Tantost manda à l'empereur par un autre message

se il vouloit qu'il alast contre luy ou qu'il l'attendist en la cité; et

l'empereur luy remanda qu'il vouloit qu'il alast à luy. Ne demoura puis

longuement que le second message vint, et puis le tiers; et le cinquiesme

jour après que les messages furent venus, mut l'empereur à moult grant

gent; car l'en se doubtoit que Walla, qui au temps son père estoit le

souverain du palais, n'appareillast aucun mal et aucune conspiracion contre

l'empereur; mais il ne le fist ainsi, ains vint à luy tantost, et obéyt à

luy comme à son droit seigneur, selon la coustume de France[812]. A

l'exemple de luy firent tous les autres barons; si luy vindrent à

l'encontre à grans tourbes, et luy firent obédience et hommage comme à leur

droit seigneur.

Note 808: _Qui._ Laquelle Escripture Sainte. Ecclesiaste, 34.

Note 809: _Quinziesme._ Il falloit la _quinte_.

Note 810: _Thedats._ _Theothuadum._ C'est _Doué_.

Note 811: _Les barons palazins._ «Proceribus Palatinis.»--_Vita

Ludovici Pii.--XXI_.

Note 812: Plusieurs manuscrits ajoutent: _car François aiment par

amour leur seigneur_. Mais il n'y a rien de pareil dans le latin.

A Haristalle vint, et entra en Ais-la-Chapelle au trentiesme jour qu'il se

partit du royaume d'Acquitaine. Tout feust-il débonnaire par nature, si

avoit-il esté courroucié par plusieurs fois d'une honte et d'un reprouche

qui couroit par le palais au temps de son père, de ses sereurs. Si en

estoit la court diffamée tant seulement de ce, et non d'autres choses. Pour

ce, voult mettre conseil en ceste chose, que le diffame ne renouvellast qui

estoit esmeu par Odille et Hiltrude[813] une de ses sereurs. Pour ce

commanda à quatre des maistres de sa court, avant qu'il venist à

Ais-la-Chapelle, à Walle et Garnier, Lambert et Ingobert, qu'ils s'en

alassent devant, et qu'ils gardassent que esclandres ne venissent plus en

son palais; et tous ceulx[814] qu'ils trouveroient coupables d'avoutire et

ceulx qui par orgueil seroient rebelles encontre luy, qu'ils les méissent

en prison, et feussent bien gardés jusques à tant qu'il seroit venu. Mais

aucuns qui se sentoient meffais en tels cas vindrent à luy entre-voies.

Tant le prièrent, qu'il leur pardonna tout, et puis leur recommanda qu'ils

retournassent et déissent au peuple que il venoit, et que hardiement

attendissent sa venue.

Note 813: _Odille._ «Odilonem et Hiltrudem.» Odillon, ancien duc de

Bavière. _Hiltrude_, sœur de Pepin-le-Bref. Le latin est moins

obscur: «Cavens ne quod per Odilonem et Hiltrudem olim acciderat,

revivisceret scandalum.»

Note 814: _Tous ceulx._ Le latin dit: _aliquos_, certains, ce qui est

déjà bien assez.--_Avoutire._ Adultère.

Entre ces choses, Garnier, l'un des quatre dont nous avons dessus parlé,

appella un sien nepveu qui Lambert avoit nom, et manda par luy à celluy

Odille[815] qu'il venist à luy; car il le vouloit prendre et garder jusques

à la venue l'empereur. Si fist ceste chose sans le sceu Walle et Ingobert.

Mais Odille, qui en sa conscience se sentoit coulpable, se pourveut

aigrement et cruellement contre luy. Cil vint si comme il l'avoit mandé, et

quant Garnier le cuida prendre, celui l'occist[816], et Lambert son nepveu

navra en la cuisse si qu'il en fu long-temps afolé; mais au derrenier fu

occis. Si en fu l'empereur moult courroucié quant il luy fu dit. Et tant fu

dolent de la mort de Garnier qu'il commanda que Tulles, qui en ce meisme

cas estoit coulpable, et à qui il avoit jà oncques son méfiait pardonné,

eut les yeulx crevés.

Note 815: _Odille._ Il falloit _Hodoin_, que notre traducteur confond

bien à tort avec l'_Odille_ cité dessus.

Note 816: _Celui l'occist._ Hodoin occit Garnier.

[817]Quant l'empereur vint à Ais-la-Chapelle, il fu reçu moult

honnourablement du peuple et de ses amis, et d'aucuns chevaliers de France

qui là estoient, et fu de rechief de tous clamé empereur. Après ces choses

il ala orer[818] sur la sépulture son père et prier pour luy, et rendre

graces à nostre Seigneur de tous bénéfices. Ses amis et ses prouchains qui

longuement avoient esté en pleurs et en tristesce pour la mort de son père

reconforta; et sé deffaute eut esté aux obsèques et au service, il le

restaura et rendit. Son testament fist réciter devant luy, et voult qu'il

feust tenu entièrement, tout en la manière qu'il l'eust devisé; et chascune

églyse métropolitaine, c'est-à-dire arceveschié, eut sa partie du

testament, qui par nombre furent vingt-et-un. Les joyaux et les aournements

qui espécialement afferoient[819] à la personne de l'empereur laissa au

trésor à luy et à tous ceulx qui après luy régneroient. Après ordenna de ce

que l'en donroit aux fils et aux filles de ses fils, aux nepveux et aux

sergens du palais qui son père avoient servi. Après ordenna de ce que l'ent

donroit aux povres communelment selon la coustume de Crestienté. Ainsi

accomplit-il et rendit tout le testament son père entièrement, si comme

l'escript le devisoit.[820] La compaignie des femmes, qui trop estoit

grande au palais, fist mettre hors, fors aucunes qui furent retenues en la

court pour servir en aucuns offices. A ses sereurs rendit ce que leur père

leur avoit donné, et les envoya en leurs propres lieux; et à ceux à qui il

n'avoit rien laissié donna raisonnablement.

Note 817: _Vita Ludovici Pii.--XXII_.

Note 818: _Orer._ Prier.

Note 819: _Afferoient._ Appartenoient.

Note 820: _Vita Ludovici Pii.--XXIII_.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 253 / 316 题