_Coment le roy ala contre les Gascons, en leur terre entra, et les
contraint de venir à merci. De l'agait qu'ils bastirent au retour. Et
coment il refourma l'us de chanter et de lire en son royaume. Des églyses
qu'il restora; et puis de la paix où son royaume estoit; et puis de la mort
de ses frères._
[795]Au nouvel temps tint le roy parlement de ses barons. Quant ils se
furent assemblés, il leur compta nouvelles qu'il avoit oïes, que une partie
de Gascons qui à luy estoient obéissans et en sa subjection,
s'appareilloient d'eulx rebeller contre luy; et que par estouvoir[796]
convenoit que l'en y envoyast, pour eulx abatre et chastier. Et les barons
s'accordèrent à la volenté le roy, et distrent que ceste besoigne ne devoit
estre entrelaissiée qu'ils ne feussent abatus de leur présumpcion. Son ost
appareilla et y vint. Et quant il vint à une ville qui a nom Aix[797], il
manda à ceulx qui contre luy se rebelloient qu'ils venissent à luy. Ceulx
refusèrent à venir, et le roy entra en leur terre et mist tout à
destruction.
Note 795: _Vita Ludovici Pii.--XVIII_.
Note 796: _Par estouvoir._ Par force.
Note 797: _Aix. Aquis villam._ C'est _Acqs_ ou _Dax_.
A la parfin quant il eut tout gasté et mis à destruction quanques à eulx
appartenoit, ils vindrent à merci. Et jasoit ce qu'ils eussent aussi comme
tout perdu, si furent tous liés quant il leur voult pardonner leurs vies.
Et tout oultre passa le roy parmi les mous de Pirenne, et vint jusques à
Pampelune Là, demoura un pou de temps, et ordonna des choses au commun
proufit du païs, puis se mist au retour par celle meisme voie où il estoit
alé; mais les Gascons, qui par nature sont pou estables et pou loyaux,
firent embuschement ès destrois des montaignes pour les assaillir. Grans
dommages peussent avoir fait, et meismement en tels trespas où force de
chevalerie n'a mestier, sé sa pourvéance n'eust eschivée leur malice. Car
l'un qui premier venoit fu pendu et pris. Et ainsi furent prises les femmes
et les enfans de tous les autres, et tenues jusques à tant que tout l'ost
eut tous les périls passés, et quant ils furent en lieux que les Gascons ne
les povoient de rien grever.
[798]Ainsi le roy retourna en Acquitaine. Jà soit ce qu'il amast et
doubtast Dieu dès les jours de s'enfance, et eut volenté de garder et
d'essaucier sainte Églyse, cil bon propos ne chayt pas de son cuer, ains
crut et multiplia si comme il monstra par œuvres qui mieulx monstroient
qu'il déust mieulx estre prestre que roy. Car avant que le royaume
d'Acquitaine venist en sa main, l'évesque et le clergié de la terre, pour
ce qu'ils habitoient soubs tirans, estoient plus ententis à chevauchier en
armes et à brandir javelos, selon la coustume du païs, qu'ils n'estoient au
service nostre Seigneur; et pour le service nostre Seigneur refourmer qui
estoit oublié, fist-il venir de dehors de la terre maistres qui reprenoient
l'us de chanter et de lire, et estoient maistres de divinité[799] et des
autres sciences; si avoit assez plus[800] grant cure et plus grant
compassion de l'estat des moines et d'autres religieus qui avoient laissié
les choses du monde pour desservir la joie perdurable. Si estoit en si
povre point le païs[801], avant qu'il venist en son gouvernement, qu'il
estoit ainsi comme tout coulé. Mais en son temps fu si recouvré et en si
bon estat, que luy-meisme eut grant volenté de guerpir le siècle et
d'entrer en religion, à l'exemple de Charlemaine[802], le frère le roy
Pepin son aïeul, qui ainsi l'avoit fait; et bien éust mis à œuvre son
propos, sé le père l'eust souffert; mais[803], à droit parler, la volenté
nostre Seigneur qui pas ne vouloit que homme de si grant bonté et de si
grant pitié eust cure de soy tant seulement; ains vouloit que le proufit de
plusieurs feust par luy gardé et multiplié.
Note 798: _Vita Ludovici Pii.--XX_.
Note 799: _Divinité._ Théologie.
Note 800: _Assez plus._ C'est-à-dire: _principalement_. Le latin dit:
_præcipuè_.
Note 801: _Le païs._ C'est-à-dire, sans doute, les établissements
religieux du pays.
Note 802: _Charlemaine._ Carloman.
Note 803: _Mais._ C'est-à-dire: _ou plutôt_.
Maintes églyses et maintes abbaïes restaura et édifia, desquelles plusieurs
sont cy nommées: le moustier Saint-Philebert[804], le moustier
Saint-Florent, le moustier de Carioz, le moustier de Conches, le moustier
Saint-Maixent, le moustier de Grandlieu, le moustier Saint-Savin, le
moustier Saint-Théofrit, le moustier Saint-Passant, le moustier
Sainte-Marie-des-Pucelles, le moustier Sainte-Ragonde, le moustier
Saint-Deuthère en la terre de Thoulousain, et plusieurs autres qui ne sont
pas ci nommés. A l'exemple de luy faisoient plusieurs des prélas, et non
mie tant seulement les évesques, mais les gens lais qui restoroient les
églyses qui estoient cheues, et en faisoient aucunes nouvelles. Si estoit
jà la chose commune si bien gouvernée et en si grant proufit portée, que
combien que le roy feust en son palais ou hors du royaume, à paine fust
trouvé aucun qui se plaignit de tort ou de grief que on luy eust fait; car
le roy avoit accoustumé à séoir aux plais du palais trois fois en la
sepmaine, pour oïr terminer les causes.
Note 804: _Saint-Philebert._ Saint-Philibert-du-Pont-Charrau, en
Poitou, aujourd'hui village du département de la Vendée.
_Saint-Florent_, en Anjou, aujourd'hui hameau du département de
Maine-et-Loire, près de Saumur.--_Carioz._ Charrou.--_Conches._
Conques, en Rouergue, aujourd'hui chef-lieu de canton du département
de l'Aveyron.--_Saint-Maixent_, en Poitou.--_Grant lieu_, _Maulieu_,
en Auvergne.--_Saint-Savin_, en Poitou, à quatre lieues de
Montmorillon.--_S.-Theofrit_ vulgò S.-Chaffe, dans l'arrondissement
de Puy en Velay.--Mabillon avoue ne pouvoir reconnoître les abbayes
de _S.-Pascent_ et d'_Uter_ ou _Deuthere_.--_Sainte-Marie_, en
Limousin.--_Sainte-Ragonde._ Sainte-Radegonde, en Poitou.
En ce temps, envoya le père au fils l'un des contes du palais, qui
Archambaut avoit nom, pour aucunes parolles du père au fils et du fils au
père; et quant il fu retourné à son seigneur, il luy compta l'ordonnance de
choses qu'il avoit veues au royaume d'Acquitaine, et la grant paix dont le
peuple s'esjoïssoit par le sage gouvernement du roy. De ce fu le père si
liés, qu'il commença à plourer de joie et dist à ceux qui en tour luy
estoient: «O seigneurs! grant joie devons avoir, quant nous qui sommes
viels sommes surmontés par les sens de ce jeune homme.» Et puis si toucha
une parole de l'Évangile et dist: «Pour ce qu'il a loyalement multeplié le
besant, son seigneur luy a baillé et donné le pouvoir en la masse et en
tout le royaume son père.»
[805]En ce temps, trespassa Charles, l'un de ses frères; et Pepin l'autre,
qui roy estoit de Lombardie, estoit jà trespassé long-temps avoit devant.
Plus n'y avoit que luy demouré de tous les hoirs masles de son père; et
pour ce estoit en luy mise toute l'espérance de tout le royaume. Et en ce
point envoya Guerri l'évesque de Capes[806] au père, pour conseil querre
d'aucunes besoignes. Tandis comme il demouroit là pour attendre la
response, plusieurs furent, François et Allemans, qui luy distrent qu'il
amenast le roy et qu'il venist à son père, et que il se tint désormais près
de luy; car vieillesse et le dueil de ses fils qui mors estoient l'avoient
moult afleboié. Cil Guerris retourna et compta au roy ceste chose. Le roy à
son conseil se conseilla, et ils luy loèrent[807] presque tous qu'il le
féist. Mais le roy eut conseil de soy-meisme né ne voult ainsi faire, pour
ce que le père ne l'eust soupçonneux, et qu'il n'y notast aucune chose;
pour ce n'y voult pas aler, ains demoura en Acquitaine. A ceulx à qui il
avoit guerre et qui paix lui requirent donna trèves jusques à un an.
Note 805: _Vita Ludovici Pii.--XX_.
Note 806: _L'evesque de Capes._ «Capis prælato.» Le contre-sens étoit
difficile à éviter. Il falloit mettre: _le préposé aux oiseaux de
proie_, ce qu'on a plus tard nommé le _fauconnier_. Voy. Ducange, au
mot _capus_.
Note 807: _Loerent._ Conseillèrent.