_Coment de rechief il envoya son ost sur la cité de Barcinone et de
Tortouse, et coment ils firent nefs pour passer le fleuve d'Yberis, et
coment ils furent aperceus. Et puis de leur victoire contre Abaidon le roy
de Tortouse. Après coment le roy meisme vint à prendre la cité; et puis
comme ils asségièrent la cité d'Osque et gastèrent tout le païs._
[789]Un pou de temps après, s'appareilla de rechief pour ostoier en
Espaigne; mais le père li manda qu'il n'y alast pas par soy. En ce temps
faisoit faire nefs et galies en tous les grans fleuves qui chéoient en la
mer, encontre les assaulx des Normans. Et pour ce manda-il à son fils qu'il
en féist aussi faire en sa terre sur le fleuve de Gironde et sur le Roosne.
Le roy Loys ne vint pas en Espaigne pour ce que le père luy avoit deffendu,
et le père luy envoya un sien prince qui Ingobert estoit nommé, qui
représentast la personne du fils et conduisist les osts pour le fils et
pour le père.
Note 789: _Vita Ludovici Pii._--XV.
Ainsi demoura le roy en Acquitaine, pour garnir les fleuves de nefs et de
galies; et son ost erra tant qu'il vint à Barcinone. Là, prindrent conseil
les chevetains, coment ils pourroient surprendre leurs ennemis. Si
s'accordèrent à ce qu'ils feroient petites nefs; et puis partiroient
chascune en quatre parties, telles que chascune peust estre portée jusques
au fleuve, à deux chevaux ou à deux mules, et puis feussent jointes
ensembles à bendes et à clous, et puis estoupées d'estoupes, de craie, de
cire et de pois.
Quant ils se furent tous à ce accordés, Ingobert prist grant partie de
l'ost et s'en ala vers Tortouse. Ademaire et Bera, et les autres qui pour
ceste besoigne avoient esté esleus chevauchièrent par trois jours. Si
n'avoient couverture fors du ciel, car ils n'avoient né tentes né
paveillons, et ne faisoient feu, sé petit non, pour qu'ils ne feussent
apperçeus par la fumée; le jour se reposoient ès bois, et par nuit erroient
tout comme ils povoient. Au quart jour firent joindre les membres de leurs
nefs ensemble, et les garnirent d'estoupes et de pois. Dedens entrèrent, et
passèrent en telle manière le fleuve d'Yberus, et les chevaux firent
noer[790] tout oultre. Ce fait leur donna bon commencement; et pour ce,
peussent avoir accomplie une grant partie de leur volenté s'ils n'eussent
esté apperçeus. Car en ce point que les nostres estoient ainsi au dessus du
fleuve d'Yberus, entour trois journées, Abaidons, le duc de Tortouse,
gardoit les rivages du fleuve, que les autres ne passassent oultre. Si
avint que un More entra au fleuve pour se baigner, et vit fiente de chevaux
qui avec l'eaue descendoit; il la prist et la mist à son nez, et sentit
bien que c'estoit. Lors commença à crier: «Esgardez, esgardez, seigneurs
compaignons! mestier vous est que vous vous gardez; car ceste fiente n'est
pas d'asne, né de mule né de beste qui ait acoustumé à paistre en herbages,
ains est de cheval si comme il appert par l'odeur de la fiente: et pour ce
je vous prie et loe que vous vous gardez sagement; car, si comme il me
semble, nos ennemis nous espient au dessus de ce fleuve.»
Note 790: _Noer._ Nager.
Tout maintenant, deux de leurs compaignons envoièrent à cheval pour savoir
se ce estoit voir ou non; et ceulx qui bien apperceurent les nostres
retornèrent maintenant et nuncièrent à leur duc Abaidons ce qu'ils avoient
trouvé. Lors eurent si grant paour, qu'ils s'en fuirent maintenant tous, et
laissèrent leurs hesberges, et quanqu'ils avoient dedens. Et les nostres
qui passés furent descendirent selon le fleuve jusques à leurs paveillons,
et quanqu'ils trouvèrent ens, ravirent; et hébergèrent celle nuit dedens.
L'endemain vint encontre eulx à bataille Abaidons, le duc de Tortouse, à
grant compaignie de Mores et de Sarrasins, qu'il eut assemblé de toutes
pars. Et combien que les nostres féussent mains[791] que ceulx n'estoient,
si se combatirent si fort, qu'ils les firent tourner en fuie; et si ne
finèrent d'enchacier et d'occire jusqu'à tant qu'il fust nuit, que les
estoiles apparurent au ciel. Après ceste victoire retournèrent à leurs
compaignons; longuement sistrent devant la cité, et puis retournèrent à
leur païs quant ils eurent le païs destruit et gasté.
Note 791: _Mains._ Moins.
[792]L'année après, le roy rassembla ses osts, et ala luy-meisme asségier
Tortouse. Avec luy eut Haribert, Luitart, et Ysembert, et grant aide de la
gent de France. Ses engins fist lancier aux murs et aux tours de la cité,
et tant en craventa que ceulx dedens qui assez perdoient de leurs gens aux
assaulx se désespérèrent et luy rendirent les clefs de la cité, qu'il
envoya depuis à Charlemaines, son père. Moult furent espouventés les
Sarrasins et les Mores de celle contrée, et doubtoient moult qu'ils ne
perdissent leurs forteresses par autre adventure. Mais le roy retourna en
Acquitaine quarante jours après ce que le siège fu commencié.
Note 792: _Vita Ludovici Pii.--XVI_.
[793]L'année après rassembla le roy son ost pour asségier la cité d'Osque.
A celle fois fu livrée au conte Haribert, que son père lui avoit envoyé. La
vindrent sa gent, et asségièrent la ville. Tous ceulx qu'ils encontroient
prenoient vifs ou chaçoient en fuie. Mais tandis comme ils furent en ce
siège, leur advint un meschief pour ce qu'ils ne se tenoient pas si
sagement comme mestier leur feust. Car aucuns des hardis bataillons de
l'ost venoient trop près des murs pour hordoier à ceulx de dedens, et de si
près ils parloient à eulx et les laidengeoient[794], et leur lançoient
javelos et sagettes; et ceulx de dedens qui bien virent qu'ils s'estoient
trop éloingnés de l'ost, et qu'ils aroient à tart secours, eurent moult
grant despit de ce qu'ils les laidengeoient; et pour ce meismement qu'ils
estoient si pou de gens, les portes ouvrirent et vindrent assembler à eulx,
et ceulx les receurent hardiement. Si en eut assez d'occis d'une partie et
d'autre. A la parfin se retrairent ceulx de la cité, et les autres
retournèrent à l'ost. Longuement tindrent le siège devant la cité, et moult
y firent de dommages; et quant ils eurent le païs gasté et leurs ennemis
grevés, quanqu'ils peurent, il leur convint retourner pour le fort yver qui
approchoit. En Acquitaine vindrent au roy, qui en ce temps se déduisoit en
gibiers et en chaces, si estoit jà la saison vers la fin de septembre.
Grant joie eut le roy de la venue de sa gent. Tout cel yver demoura en sa
terre sans ostoier.
Note 793: _Vita Ludovici Pii.--XVII_.
Note 794: _Ladengeoient._ Injurioient.