_Des messages de divers princes sarrasins et du parlement que le roy tint à
Thoulouse: et coment son père le fist chevalier et le mena ostoier avec
luy sur les Wandres. Après, coment il ala aidier Pepin son frère en
Lombardie. De la conspiration de Lothaire contre son père, et puis coment
le roy Loys quitta au pays d'Acquitaine le treu de blé que ceulx du pays
luy devoient._
En celle année meisme tint le roy général parlement en la cite de
Thoulouse. Là vindrent les messages Abutaire un roy sarrasin, et mains
autres messages d'autres princes sarrasins qui au royaume d'Acquitaine
marchissoient. Divers dons apportoient et requeroient pais et aliances,
selon sa volenté. Si les receut le roy et puis les congéa.
[739]En l'an qui après vint, mut le roy pour aler encontre son père, en un
lieu qui a voit nom Ingeelham. D'ilec ala avec luy à Renebourg[740]. Lors
commanda le père qu'il retournast, jusques à tant qu'il feust revenu de
celle besoigne, et demourast, tandis, avec sa marrastre, la royne Fastarde.
Avec luy[741] demoura tout cel yver. Et avant que l'empereur fust retourné,
luy et ses osts qu'il eut menés sur les Wandres[742], il manda à son fils
qu'il s'en alast au royaume d'Acquitaine, et qu'il appareillast si grant
ost comme il pourroit et alast aider à Pepin, son frère, en Italie. Si
comme son père le commanda le fist. Ses osts appareilla et ordonna de son
royaume si comme il dut. Les mons[743] trespassa et entra en Lombardie. La
Nativité célébra en la cité de Ravenne.
Note 739: _Vita Ludovici Pii.--VI_.
Note 740: _Renebourg_ ou _Renesburg_. C'est Ratisbonne. Il y a
immédiatement après une phrase et le commencement d'une autre, dont
la traduction manque dans tous les manuscrits de la Chronique de
Saint-Denis, et que peut-être le traducteur aura réellement omis de
rendre. Les voici: _Ibiquè ense, jam appellens adolescentiæ tempora,
accinctus est, ac deindè patrem in Avares exercitum ducentem usque ad
Chaneberg comitatus, jussus est reverti, et usque ad reversionem,_
etc.
Note 741: _Luy._ Elle.
Note 742: _Wandres_ ou _Avares_.
Note 743: _Les mons._ «Per montis Cinisii..... anfractus.» _Les
monts Cenis._
Quant il fu venu à son frère, ils assemblèrent leurs osts et entrèrent en
la province de Bonivent; un chastel prirent et dégastèrent le païs; vers le
nouveau temps, se mistrent au retour pour venir au père; mais en ce qu'ils
retournoient, leur furent comptées telles nouvelles dont ils furent dolens.
Car il leur fut dit que leur frère Pepin s'estoit allié à plusieurs nobles
princes contre son père et jà estoient retenus et atains du fait. Tant
errèrent toutes-voies qu'ils vindrent en Bavière où leur père estoit en un
lieu qui est appelé Salz. A grant joie les receut. Toute celle saison
demoura le roy Loys avec son père qui moult estoit en grant cure de luy, et
moult se doubtoit qu'il ne feust pas bien pleinement introduit et enseignié
en bonnes meurs, et qu'il ne feust corrompu par aucunes mauvaises
accoustumances[744].
Note 744: _Aucunes mauvaises accoustumances._ «Aut externa
inhærescentia in aliquo deshonestarent.»
Quant le printemps fu revenu, il prist congié de retourner en son royaume:
mais tant[745] aprist de luy, avant qu'il s'en départist, que nul prince ne
peut estre sé povre non et souffreteux qui pense seulement de ses propres
choses et met en non chaloir les choses communes. Et, pour ce, voult le
père mettre conseil en ceste chose au royaume d'Acquitaine. Mais moult se
doubtoit que les barons du païs ne conceussent haine et mauvaise volenté
contre son fils, sé il leur soustraioit par sens ce qui leur avoit esté
souffert et octroié par folie. Pour ce voult-il que ceste besoigne feust
faite comme de par luy. Ses propres messages envoia là, pour ce faire,
Willebert qui puis fu arcevesque de Rouen, et le conte Richart pourvéeur et
ordonneur de ses villes; et leur commanda que les villes qui jusques au
jour de lors avoient servi aux us du palais fussent rendues et establies
aux communs us du païs et du peuple. Ainsi fu fait[746].
Note 745: _Tant._ Le sens de ce mot se rapproche de _ainsi ou telle
chose_.
Note 746: Tout ce passage de l'historien du Débonnaire est
obscurément rendu. Charlemagne voyoit avec peine que les grands du
royaume d'Aquitaine eussent obtenu de la foiblesse de son fils des
concessions de terres trop considérables, et il y remédia.
«Interrogatus est ab eo cur rex cùm foret, tantæ tenuitatis esset in
re familiari ut nec benedictionem quidem, isi ex postulato, sibi
offerre posset; didicitque ab illo quia privatis studens quisque
Primorum, negligens autem publicorum, perversa vice, dum publica
vertuntur in privata, nomine tenus dominus factus sit omnium penè
indignus. Volens autem huic obviare necessitati... misit illi missos
suos Willibertum... et Richardum comitem, villarum suarum provisorem,
præcipiens ut villæ quæ catenus usui servierant regio, obsequio
restituerentur publico. Quod et factum est.»
Notre traducteur semble voir ici une distinction du domaine public et
du domaine royal: je pense qu'il se trompe. L'historien a voulu
seulement exprimer _élégamment_ la même chose de deux manières. _Usus
regius_, et _obsequium publicum_.
[747]Et tantost comme le roy eut receu les messages son père, il monstra
bien le sens et la miséricorde qui estoit en luy de nature. Le sens, en ce
qu'il ordonna comment il yverneroit chascun yver en quatre lieux de son
royaume[748]; en telle manière que chascun de ces lieux le recevroit à son
tour; et seroit si garni quant il y devroit venir, que la garnison
suffiroit aux despens du palais jusques à l'autre saison. Sa miséricorde
monstra, en ce qu'il commanda que les villes et le peuple ne rendissent
plus aux princes et aux chevaliers aucunes rentes de blés qu'ils leur
avoient paiés jusques au temps de lors[749]. Et jà soit ce que les princes
luy en portassent grief, il regarda, selon sapience, la povreté de ceux qui
ces rentes paioient et la cruaulté de ceulx qui les recevoient, et puis la
perdition des uns et des autres. Et mieux aima donner aux siens du sien
propre, que ce qu'ils feussent en péril des ames, et que le peuple en feust
grevé. Et en ce meisme temps quitta-il aussi treus de blés et de vins que
l'on paioit, chascun an, en la terre d'Albijois dont le païs estoit moult
grevé. Avec luy estoit lors un loyal homme et sage que son père luy avoit
renvoie, Meginaires avoit nom. Sage estoit du proufit temporel et de
l'onnesté du palais qui y appartenoit[750]. Et tant plurent au père ces
choses quant il en oï parler, qu'il s'esjoïssoit forment des fais et des
beaux commencemens de son fils. A l'exemple de luy, laissa-il en aucuns
lieux de France, en ce temps, rentes de blés que le peuple devoit aux
chevaliers.
Note 747: _Vita Ludovici Pii.--VII_.
Note 748: L'auteur latin nomme ces lieux: _Theoduadum palatium,
Cassinogilum, Andiacum_ et _Evrogilum_. C'est _Doué_, en Anjou,
aujourd'hui petite ville du département de Maine-et-Loire.
--Chasseneuil_, dans l'Agenois.--Angeac-Champagne, dans l'Angoumois.
--Et Ebreuil, sur la Sioule, en Auvergne.
Note 749: «Inhibuit à plebeiis ulterius annonas militares quos vulgò
_foderum_ vocant dari.» _Foderum_ est la même chose que le _fuerr_ ou
fourrage; ce qui forme la _litière_ des chevaux.