ANNEE: 800.

_De plusieurs signes qui avindrent devant la mort Charlemaines; et puis de

son testament, et coment il fu ensepulturé. Puis après, de la sénification

Charlemaines et Rollant, et d'Olivier et Turpin._

Le temps de l'Incarnation estoit adonc en la sisiesme kalende de février,

mais pour ce qu'il apparust bien par plusieurs signes que le terme de sa

vie approchoit, si comme nous dirons ci après, revoult-il ordonner de son

testament par grant délibération, ainçois qu'il accouchast de la maladie

dont il mourut. Dieu et sainte Églyse fist hoirs de tous ses biens meubles

et de tous ses trésors, et les devisa en trois parties. La tierce partie

devisa et donna aux povres menistres de son palais; les autres deux devisa

en deux parties selon le nombre de trente-deux arcevesques de son empire,

et voult que chascune arceveschié receust le treu qui à l'arceveschié

afferoit; et les autres deux parties égaument aux évesques des éveschiés

qui soubs luy estoient en son empire. Et estoient tels: Romme, Ravenne,

Milans, Aquilée, Grace, Couloigne, Maïence, Taillebourc, Trèves, Besençon,

Lion, Vienne, Arle, Narbonne, Ébraudune, Darentose, Bourdeaux, Sens, Tours,

Bourges, Rains, Rouen.

Saintement et honnestement vesquit tous les jours de sa vie. Son empire

crut et monteplia si comme l'istoire l'a devisé. L'estat de sainte Églyse

laissa en grant paix et en grant concorde. Cel an de l'Incarnacion tel

mourut comme nous avons dit dessus, en l'an de son aage soixante et deux

ans, de son règne quarante-sept ans, du règne de Lombardie quarante-trois,

de son empire quatorze. Tant fu puissant et renommé qu'il tint toute la

terre qui siet entre le montde Gargane et la cité de Cordes en Espaigne.

A Ais-la-Chapelle fu son corps posé, en l'églyse Nostre-Dame, qu'il avoit

fondée; purgié fu et embasmé, et enoing et empli d'odeurs et de précieuses

espices. En un trosne d'or fu assis, l'espée ceinte, le texte des évangiles

entre ses mains. En telle manière fu assis en son trosne, qu'il a ses

espaules, par derrière, un petit inclinées, et la face honnestement dréciée

contre mont; dedens sa couronne, qui à une chaine d'or est attachiée sur

son chief, est une partie du fust de la sainte croix. Vestu fu de garnemens

impériaux, et la face couverte d'un suaire par dessoubs. Son sceptre est un

escrin d'or que l'apostole Lion sacra et mit devant luy. Si est sa

sépulture emplie de trésors et de richesses, et de diverses odeurs et de

précieuses espices.

Plusieurs signes avindrent par trois ans devant qui apertement signifioient

sa mort et son deffinement. Le premier fu que le soleil et la lune

perdirent leur couleur naturelle par trois jours, et furent ainsi comme

tous noirs, un pou avant ce qu'il mourust. Le second fu que son nom, qui

estoit escript en la paroy de l'églyse de Nostre-Dame d'Ais, que il avoit

fondée, effaça de luy-meisme.

Le tiers signe si fu que un porche qui estoit entre l'églyse et le palais

fondit par soy-meisme le jour d'une Assencion. Le quart fu que un pont de

fust que il avoit fait faire par sept ans en la cité de Maïence, sur le

fluve de Rin, fondit en mi l'eaue. Le cinquiesme si fu quant il chevauchoit

un jour de lieu en autre, le jour devint ainsi comme tout noir, et un grant

brandon de feu courut soudainement de la destre partie en la senestre par

devant luy; et de ce fu moult espouvanté, et ébahi si durement, qu'il chaït

à terre du cheval; et ses chevaliers et sa gent qui avec luy chevauchoient

coururent tantost à luy et le levèrent de terre isnèlement.

Certainement doit-on croire qu'il soit parçonniers à la couronne et à la

gloire des martirs; car ainsi il souffroit avec eux les peines et les

travaux en ceste mortelle vie. Par ce peut-on savoir que quiconques édifie

églyses ou moustiers en l'onneur de Dieu et des sains, il appareille à

s'ame le règne des cieux, et il sera osté des mains au déable ainsi comme

Charlemaines fu[707].

Note 707: Voilà toute la morale de l'œuvre; aussi la plupart des

leçons du pseudo-Turpin finissont-elles ici. Ce qui suit, évidemment,

est une sorte de commentaire de l'éditeur de la chronique.

Turpin ne vesquit pas moult longuement que Charlemaines fu trespassé. En la

cité de Vianne mourut dignement et glorieusement, moult agrevé des plaies

et des travaux qu'il eut souffert en Espaigne. De lès la cité de Vianne fu

ensépulturé vers Orient, en une petite églyse. Mais aucuns clers

chanoines[708] pristrent puis le corps et le portèrent en la cité, en une

églyse où il repose honnestement et dignement; pour ce que cette églyse où

il estoit premièrement estoit aussi comme gastée. Le corps du saint homme

trouvèrent tout entier en char et en poil, revestu des garnemens qui

affièrent à évesque. Il est couronné de couronne de victoire en paradis

qu'il desservit en terre par mains travaux.

Note 708: Il y a dans le texte: «Cujus sanctissimum corpus _nostris

temporibus_ quidam ex nostris clericis quodam sarcofago, etc.» C'est

ici Godefroi, le prieur de Saint-André, qui parle, et nous prouve que

ce monastère à son tour voulut avoir sa part dans la proie de

l'_affaire Turpin_.

L'en doit croire que ceulx qui reçeurent martire pour la foy Jhésu-Crist

ils sont couronnés ès cieulx pour leur desserte. Et jà soit que

Charlemaines et Turpin ne feussent pas martirs en Roncevaux avec Rollant et

Olivier et avec les autres martirs, toutes voies sont-ils parçonniers de

leurs mérites et de leur gloire, en ce qu-ils sentirent tant comme ils

vesquirent sans eulx les douleurs et les travaux de leurs plaies. Et ainsi

comme dit l'apostre, sé ils furent parçonniers et compaignons des douleurs

et des paines, ils seront parçonniers de la gloire et du confort.

Selon la signification des noms, Rollant si vault autant comme _Roole de

science_, pour ce qu'il surmonta tous les princes et tous les roys de

sapience.

Olivier vault autant comme homme de miséricorde, car fut miséricors sur

tous autres, débonnaire en parolles, débonnaire en fais, et patient en

toutes manières.

Charlemaines si vault autant comme jour de char, pour ce qu'il surmonta et

resplandit tous les princes et les roys charnels, après Jhésu-Crist, en

science et en vertus.

Turpin si vault autant comme homme très-biau, sans aucun vice de laidure;

car il fu tousjours honneste en parolles et en fais.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 226 / 316 题