ANNEE: 800.

_Coment Charlemaines fist logier son ost, et se reposèrent celle nuit

meisme là où le corps Rollant gisoit; et coment chascun trova son ami mort

ou navré. Coment Olivier fu trové, et coment Charlemaines enchauça les

Sarrasins et les occist; et coment Ganelon fu détrait à chevaus pour la

traïson; et puis coment chascun emportoit son ami, les uns mors et les

autres navrés._

Quant Charlemaines eut ainsi regreté Rollant, son très-chier nepveu, et il

eut cessé à plourer, il reprist son cuer, si commanda isnelement et sans

aloigne[693], à tendre trefs, aucubes et paveillons en ce lieu mesme où

Rollant gisoit mort. Là se reposa l'ost, celle nuit, dolent et desconforté

de leurs amis qui gisoient mors parmi les champs; le corps de Rollant fist

ouvrir Charlemaines, le desconforté, et puis laver et nétoier, puis

embaumer de basme et de mirre. Les obsèques et le service de mors fist

chanter aux menistres de sainte Églyse, aux arcevesques, aux évesques, aux

abbés et aux moines, à très-grant luminaire. Toute celle nuit mena l'ost

dueil et plours très-grans et très-merveilleux, et ce n'estoit pas de

merveille, de tantes nobles personnes qui là gisoient mors. Grant luminaire

et grant feu firent, parmi les bois, à mont et à aval, çà et là, jusques à

tant qu'ils virent le jour apparoir. Au matin s'armèrent tous communément,

petits et grans, viels et jeunes, et forts et foibles, et murent et

vindrent isnelement en la valée de Roncevaux, au lieu où la bataille avoit

esté le jour de devant, et où les barons gisoient mors et enversés, et les

autres chevaliers qui à la bataille n'avoient pas esté: là trouvèrent mort

Rollant. Là, trouva son ami chascun, dont les plusieurs estoient mors et

les autres non; mais ils estoient navrés à mort. Le très-vaillant Olivier,

le très-preux, trouvèrent mort, tout en vers, estandu ainsi comme en croix,

lié de quatre fors hares à quatre pieux fichiés en terre, et escorchié de

couteaulx agus, du col jusques aux ongles des piés et des mains. En

plusieurs lieux estoit trespercié de saiètes et de javelots et d'épées, et

froissié de coups et de bastons.

Note 693: _Aloigne._ Retard.

Lors commença le pleur et le cri merveilleux et horrible par toute la

valée; si très-merveilleux et si grant que les montaignes en résonnoient,

les valées et les bois de toutes pars. Chascun regretoit son fils ou son

frère, ou son cousin ou son ami. Et ce n'estoit pas de merveille sé le

pleur et le cri y es toit très-grant pour tantes nobles personnes qui là

gisoient mors et enversés. Lors jura le roy, par le roy tout puissant,

qu'il ne cesseroit de courre jusques à tant qu'il trouveroit ses ennemis,

et non fist-il[694]; car tout maintenant, commanda que l'enchacement feust

commencié tost et hastivement. Là fist nostre Seigneur apperts miracles

pour luy, très-grans et très-merveilleux: car le soleil se tint en sa lueur

par l'espace de trois jours. Tant les chaça nostre empereur et sa gent,

qu'ils les trouvèrent de lès la cité de Sarragoce, les uns gisans, les

autres manans, sur le fleuve d'Esbra. Tant se combatirent et tant en

abatirent les nostres, que trente mille en y eut par nombre occis et mors,

et les plusieurs saillirent par paour de mort du fleuve, et se noièrent;

environ dix mille en y eut de noiés, si comme aucuns livres disent cy

endroit[695].

Note 694: _Et non fist-il._ Et ne cessa-t-il pas.

Note 695: _Aucuns livres._ Lesquels? Ici notre chroniqueur de

Saint-Denis renchérit sur Turpin, qui parle seulement de quatre mille

hommes tués, et qui se tait des noyés.

Quant la bataille fu defénie et les païens occis et noiés au fleuve, les

nostres se retrairent, et retournèrent à leurs amis qui gisoient mors en

Roncevaux. Les mors et les navrés furent isnelement portés là où le corps

de Rollant gisoit.

Lors fist l'empereur enquerre se c'estoit voir que Ganelon eust Rollant et

les autres barons de France et d'Angleterre trahis et vendus au roy

Marsille, si comme chascun disoit communément parmi l'ost. Pris fu

isnelement, et tost retenu et emprisonné comme souspeçonneux de si grand

traïson comme l'on disoit. Lors quant Pinabaux de Sorente entendit la

nouvelle que Ganelon son oncle estoit pris pour cause de traïson des

François qui mors estoient, il se trait avant pour luy deffendre comme son

oncle. Tantost comme Thierry l'Ardennois, qui escuier avoit esté Rollant,

le vit qui sa voit moult bien toute la convine comme celuy qui avoit esté

en la bataille dès le commencement jusques au deffinement, et présent à la

mort Rollant son maistre, si tendit son gage contre luy, et dist ainsi que

la traïson avoit-il faitte et pourparlée, et qu'il lui feroit regehir de

bouche et recognoistre, et qu'il en avoit eu trente somiers chargiés d'or

et d'argent et d'autres richesses.

Tout maintenant s'alèrent armer et montèrent aux chevaux, sans nul respect,

et furent ensemble mis devant tous. Lors brochièrent des espérons l'un

contre l'autre, et férirent et chapelèrent tant comme ils peurent l'un sur

l'autre. Mais tout maintenant fu Pinabaux occis et mort sans nul retour.

Lors fu la traïson du félon Ganelon découverte et congneue tout

appertement; et tout maintenant qu'il eut congneue la traïson, sans plus

faire d'aloigne, l'empereur fist quérir quatre des plus forts roncins de

tout l'ost, et le fist lier tost et apertement par piés et par mains. Tant

fu trait et sachié çà et là, qu'il fu despécié tout par membres.

Telle fu la vengeance des barons qui furent mors par traïson, telle fin eut

le déloyal par qui tant de preux hommes furent occis, dont France se dolut

après moult longuement, et Charlemaines s'en dolut tous les jours de sa

vie.

Lors prindrent les François les corps de leurs amis, de leurs fils, de

leurs frères, de leurs cousins, et les atournèrent au mieulx qu'ils peurent

pour porter avec eulx. Moult fust le cuer dur et fort qui ne plourast s'il

véist coment ils les atournoient: ils les fendoient parmi les ventres, et

jettoient hors les entrailles d'eulx, et les embasmoient de basme et de

mirre qui avoir le pouvoit, et ceulx qui avoir ne le pouvoient si les

atournoient de sel et les saloient. Los uns les troussoient sur leurs cous,

les autres les portoient entre leurs bras, les autres sur mules, et les

autres sur chevaux; elles autres faisoient bières de fust et les couchoient

dedens, et les autres portoient les navrés, qui n'estoient encore mie mors,

sur eschieles, à leurs couls; les autres les enterroient là meisme; les

autres les portoient, les uns jusques à tant qu'ils fleroient[696], et puis

les enterroient, et les autres portoient leurs amis jusques en France ou

jusques à leurs propres lieux. En telle manière les démenèrent, comme vous

avez oï; grant pitié et grant pleur y avoit, mais dueil à démener riens ne

vault, car ne le povoient recouvrer.

Note 696: Répandoient de l'odeur.

En ce temps estoient deux grans cimetères; l'un estoit en Alle, en un lieu

qui a nom Aleschamp; et l'autre estoit à Bordeaux sur Gironde[697]. Ces

deux cimetères avoient sacré sept évesques sains hommes: saint Maxime

d'Osque[698]; saint Trophime, évesque d'Alle; saint Pons, évesque de

Narbonne; saint Saturnin, évesque de Thoulouse; saint Fourcis, évesque de

Pierregort; saint Marceau, évesque de Liége; saint Eutrope, évesque de

Xaintes. En ces deux cimetères que je vous ay nommés, que ces sains hommes

benéirent et sacrèrent à leur vivant, furent enterrés les François les plus

grans, et la plus grant partie de ceux qui furent occis en Roncevaux, et

ceux évesques qui moururent sans glaive en la montaigne de Garganc, dont

l'istoire a là-dessus parlé.

Note 697: Le pseudonyme Turpin s'empare ici de la tradition en vogue

de son temps et qui se rapportoit d'une part au fameux _Eliscampi_,

_Aleschans_ ou _Champs-Elysées_ d'Arles, de l'autre au cimetière de

Saint-Seurin de Bordeaux. _Aleschans_ étoit consacré par les

_chansons de geste_ de la famille d'Aimery de Narbonne; c'est là que

Vivien avoit été enterré, que Guillaume avoit vu ses compagnons les

plus braves tomber sous le fer des Sarrasins. Mais la première source

des légendes sur _Aleschans_ étoit sans doute la multitude de tombes

romaines et de monuments antiques dont la plaine étoit jonchée. On

aura voulu naturellement faire l'histoire de ces tombes, et les lier

à celle des héros les plus chers aux souvenirs nationaux.

Pour _Saint-Seurin_ y c'est dans les chansons de geste _des

Lorrains_, lesquelles je m'obstine à regarder comme antérieures à

celles de Roncevaux même, qu'il faut chercher la source de sa

primitive célébrité. C'est là qu'avoient été inhumés tous les chefs

des deux illustres familles de Fromont de Lens, et de Hervis de Metz;

mais ni dans les chansons de geste des enfants d'Aimery, ni dans

celles des enfants d'Hervis, on ne voit d'allusions aux tombes des

héros de Roncevaux dans Aleschans et dans Saint-Seurin. Preuve

décisive que ces chansons étoient antérieures au pseudonyme Turpin,

c'est-à-dire à la fin du XIème siècle. En effet, à peine divulgué, le

texte de Turpin fut considéré comme un article de foi et prit sa

place au milieu des croyances les plus profondément enracinées. Un

trouvère n'auroit donc jamais osé célébrer, après lui, les mêmes

localités, sans faire concorder exactement le récit de la légende et

celui de son poëme.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 219 / 316 题