Note 690: _Ravine._ «Force.»

Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant

prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le

trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son

pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa

coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir,

et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne

le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer,

qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant

dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings

destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles

sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si

cria à haulte voix:

«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France,

espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume

de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le

fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille

chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur

tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des

roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des

Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et

récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et

discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le

bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute

crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées?

Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi?

Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste

mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que

pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les

confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des

martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma

vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme

David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de

ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par

telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son

nepveu, tant comme il vesquit puis[692].

Note 691: _En vers._ «Sur le dos.» D'où notre _à l'envers_.

Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à

ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille

chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:

«Ami Rollans, jo m'en irai en France;

Com jo serai à Loun en ma chambre,

De plusurs regnes vendront li home estrange;

Demanderont: U est li quens _Cataignes?_ (capitaine)

Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne.

A grant dulur tendrai puis mun realme

Jamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne.

(Couplet 205.)

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 217 / 316 题