_Coment Rollant fist sa confession à Dieu, et coment il regéhi[677] de son
cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses
compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De
Baudoin son frère et de Tierri qui survindrent à son trespassement; et de
la grant soif que il eut; et coment il rendit à Dieu son esprit._
Note 677: _Regehi._ Avoua, reconnut.
Après ce que Rollant eut ainsi le cor sonné, et les nerfs et les vaines luy
furent routes[678] du col, il se coucha sur l'erbe et eut plus grand soif
que nul ne pourroit penser.
Note 678: _Routes._ Rompues.
A Baudouin son frère, qui en ce point survint, fist signe qu'il lui
apportast à boire. Et en grant paine s'en mist du querre[679]; mais il n'en
pot point trouver. A lui retourna isnelement, et quant il vit qu'il
commençoit à trère[680], et qu'il estoit jà près de mort, il bénéit l'ame
de luy, son cor et s'espée prist, et monta sur son cheval et s'enfouit à
Charlemaines et à son ost; car il avoit paour qu'il ne fust là occis des
Sarrasins.
Note 679: _Du querre._ D'en chercher.
Note 680: _Trère._ Être oppressé.
Tantost comme il s'en partit, Thierri survint là où Rollant moroit; forment
le commença à plaindre et à regreter et luy dist qu'il garnisist son corps
et s'ame de confession. Ce jour meisme s'estoit Rollant confessé à un
prèstre, et avoit receu son Sauveur avant qu'il alast en bataille; que la
coustume estoit telle que les combateurs se confessoient et recevoient leur
Créateur, par les mains des prestres et des gens de religion qui en l'ost
estoient avant qu'ils se combatissent. Si estoit la coustume et belle et
bonne[681].
Note 681: Ce passage est précieux, en ce qu'il prouve qu'au temps de
la composition du faux Turpin, l'usage de se confesser avant d'aller
au combat n'étoit plus établi. Au XIIème siècle, il étoit revenu,
comme on peut le voir par les historiens de la bataille de Bouvines,
par Villehardoin et par tous les annalistes des croisades. Cela est
si vrai que Philippe Monskes, au XIIIème siècle, ce traducteur
scrupuleux du texte de Turpin, omet cette réflexion du conteur latin.
Rollant le benoist martir leva les mains et les yeux au ciel, de bon cuer
fist sa confession, et pria nostre Seigneur en telle manière: «Sire Dieu
Jhésu-Crist, pour laquelle foi essaucier, je guerpi mon païs et suis venu
en ceste estrange contrée pour confondre gent sarrasine, et pour qui j'ai
tantes batailles de mescréans vaincues par ta divine puissance, et pour qui
j'ai souffert tant coups, tantes plaies, tantes faims, tantes soifs et
tantes autres angoisses, je te commant m'ame en ceste derrenière heure;
ainsi, Sire, comme tu daignas naistre de la Vierge, et pour moy souffrir le
gibet de la croix, et mourir et estre au sépulcre enseveli, et au tiers
jour résusciter, et au saint jour de l'Ascension monter ès cieulx, et à la
destre du Père estre assis que ta déité n'avoit oncques laissiée; ainsi
vueilles-tu m'ame délivrer de perdurable mort. Car je me rens coupable et
pécheur plus que je ne pourrois dire; mais tu, Sire, qui es débonnaire
pardonneur de tous pécheurs, et ne hez rien que tu aies fait, qui oublies
les péchés de ceulx qui à toi repairent, quant ils ont repentance de leurs
meffais en quelque heure que ce soit, qui espargnas au peuple de Ninive, et
délivras la femme qui estoit reprise en avoutire, et pardonnas à
Marie-Magdelène ses péchés, et à saint Père pardonnas son meffait quant il
ploura; et au larron ouvris la porte de paradis quant il te réclama en la
croix, ne me vueilles-tu pas béer pardon de mes péchiés? Délaisses-moy tous
les vices qui en moy sont, et vueilles m'ame saouler et repaistre de
pardurable repos. Car tu es cil en qui nuls corps ne périssent quant ils
meurent, ains sont mués en mieux; qui as coustume de délivrer l'ame du
corps et mettre en meilleur vie, qui dis que tu aimes mieulx la vie du
pécheur que la mort.
»Je crois du cuer et regehis de bouche que tu veulx m'ame oster de ceste
mortelle vie transitoire, pource que tu la faces vivre plus béneureusement,
sans comparaison; après la mort, meilleur sens et meilleur entencion aura;
et telle différence comme il a entre homme et son ombre, autant aura-elle
meilleure vie en la célestiale région.»
Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses
mamelles, à ses propres mains, ainsi comme Thierri qui présent estoit
raconta puis, et commença à dire à grans larmes et à grans soupirs: «Dieu
Jhésu-Crist, fils Dieu le Père et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous
mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683],
que règnes et vis sans fin, et que me résusciteras de terre au derrenier
jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste
moie char.» Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois
sa pel et sa char à ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois
fois.
Note 682: _Regehis._ Je regehis, je reconnois.
Note 683: _Raembeeur._ Rédempteur.
Après mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: «Et
ces miens yeux te verront.» Après ces parolles il ouvrit les yeux et
commença à regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe
de la croix et dist: «Toutes terriennes choses me sont en vileté. Car voy
maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques,
n'oreilles n'oïrent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre
Seigneur appareille à ceulx qu'il aime.» A la parfin leva les yeux contre
mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la
bataille avoient esté occis; et dist ainsi: «Sire Dieu, ta pitié et
miséricorde sont esméues sur tes féaux, qui pour toy sont occis en ceste
bataille, qui de lointaines terres sont venus çà en estranges contrées,
pour combatte contre les gens mescréants; qui pour ton saint nom, pour ta
foy déclairer, et vengier ton précieux sang gisent mors ci en droit par les
mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs péchiés
pardonner et les ames délivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur,
trois anges et trois archanges qui défendent leurs ames des régions de
ténèbres et les conduient au célestial règne, si qu'ils puissent régner
avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et règnes sans fin
avec le Père et le Saint-Esprit par tout les siècles des siècles. _Amen_.»
En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et
la benoite ame se partit du corps après ceste prière. Si remportèrent les
anges en pardurable repos où elle est en joie sans fin, pour la dignité de
ses mérites, en la compagnie des glorieux martirs[684].
Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers
instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus
touchants pour nous. J'en ai donné une leçon dans la préface de
_Berte aus grans piés;_ on peut la comparer au précieux texte que
vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai déjà cité plus
haut:
Li quens Rollans se jut desus un pin
Envers Espaigne an ad turnet son vis:
De plusurs choses à remembrer li prist,
De tantes terres come li bers cunquist,
De dulce France, des homes de son lin,
De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit,
Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt,
Mais lui méisme ne volt metre en obli,
Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc.
Voilà de la poésie, de l'épopée chrétienne; tandis que le texte de
Turpin n'est qu'un rabâchage monacal de ce que tout le monde
connoissoit déjà parfaitement sans lui.
[685]Pour la mort de tel prince déust bien faire toute crestienté grant
dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui
estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que
nul qui en son temps né puis vesquist, ne déust oncques à luy estre
comparé. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de
créance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses
dignes parolles, médicine contre les plaies et les griefs, du païs
défendeur et espérance du clergié, tuteur des veuves et des orphelins, pain
et récréation des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels,
pour ce espandit tousjours et sema ses richesses ès églyses et ès mains des
souffreteux.
Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers
qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le
titre d'_Epitaphium comitis Rotolandi_.
Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et
de la créance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de
livres[686]. Tous ceulx qui à luy venoient pour conseiller povoient aussi
en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de très-grant
sens et conseil, débonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant
avoit en luy de tous biens que toutes manières d'onneurs et de graces se
traveilloient en sa louenge[687].
Note 686: _Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis._ Le
texte donné par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte à tort
_libellus_. La leçon du Msc. de N. D. est préférable.
Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers de
l'épitaphe:
_Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectum
Non premit urna rogi, sed tenet auta Dei._