ANNEE: 800.

_Coment les Sarrasins furent desconfis et s'enfuirent. Et coment Rollant

les suivit tout seul pour savoir quelle part ils tournoient. Et puis coment

il sona son olifant, pour ses compagnons rassembler, qui pour la peur des

Sarrasins se tapissoient par les bois. Coment il occit le roy Marsile, et

puis coment il fendi le perron quand il cuida despecier s'espée. Et puis

coment il sona derechief l'olifant que Charlemaines oït de huit milles._

Quant la bataille fu faite et les Sarrasins se fureut retrais ainsi comme à

deux mille loing, Rollant alloit tout seul parmi le champ pour enquerre

quel part ils estoient tournés. Ainsi comme il estoit encore loing d'eulx,

il trouva un Sarrasin, aussi noir comme arrement[671], qui las estoit de

combatre et s'estoit reposé au bois. Tout vif le prist et le lia fermement

à quatre hars torses. A tant le lessa et monta une haulte montaigne, pour

savoir quel part les Sarrasins estoient alés. Lors les choisit auques loing

de luy[672], et vit qu'ils estoient moult grant multitude. Lors descendit

de la montaigne et ala après eux parmi la vallée de Roncevaux, par celle

meisme voie que Charlemaines et ses osts aloient qui jà avoient passé les

pors; lors sonna son cor d'olifant[673] qu'il portoit par coustume en

bataille pour aucuns des Crestiens rappeler, et s'aucuns en fussent

demourés. A la voix du cor vindrent à luy environ cent Crestiens qui par

les bois estoient muciés. Avecque soy les mena et retourna au Sarrasin que

il avoit lié à l'arbre.

Note 671: _Arrement._ Encre.

Note 672: _Les choisit auques._ Les aperçut quelque peu loin de lui.

Note 673: _Olifant._ D'éléphant. Le plus souvent on disoit simplement

un _olifant_, comme dans le titre de ce chapitre.

Quant il l'eut deslié, il leva Durandal s'espée toute nue sur luy, et le

menaça qu'il luy coupperoit la teste s'il n'aloit avec luy et s'il ne luy

monstroit le roy Marsile: car Rollant ne le cognoissoit pas; et s'il

voulloit ce faire il le laisseroit aler tout vif. Le Sarrasin alla avec luy

et luy monstra Marsile de loin, entre les compaignies des Sarrasins, à un

cheval rouge et à un escu rond.

A tant le laissa Rollant aler, si comme il luy avoit promis. Lors se férit

entre les Sarrasins, luy et tous ceulx qui avec luy estoient hardis et

encouragiés, de bataille seurs et avironnés de la vertu nostre Seigneur. Un

Sarrasin choisit qui plus estoit grant que nul des autres; celle part se

trait et le férit si qu'il le fendit tout dès le chief jusques en la selle,

et coupa luy et le cheval, si que l'une moitié de luy et du cheval chaï à

destre et l'autre à senestre.

Et quant les Sarrasins virent si ruiste coup et si merveilleux, ils

commencièrent à fouir çà et là, et laissièrent Marsile au champ, à petite

compaignie. Et Rollant et les siens qui en son aide avoit la vertu nostre

Seigneur se férit entre les Sarrasins plus fier que un lion, et commença à

étrenchier à destre et à senestre et à craventer, tant qu'il s'approucha du

roy Marsile, et quant cil le vit venir, il commença à fouir. Mais Rollant

qui de près le suivoit l'enchaça tant qu'il l'occist entre les autres

Sarrasins par l'aide de nostre Seigneur.

En celle dernière bataille furent tous ses cent compaignons occis.

Lui-mesme fu navré de quatre lances et griefment feru de perches et de

pierres; mais toutes voies eschappa-il de cette bataille par l'aide de

nostre Seigneur.

Tantost comme Baligant sot la mort de son frère, il s'en fouy de ces

contrées entre luy et ses Sarrasins. En ce point, estoient parmi le bois

Baudouin et Thierri, et aucuns autres Crestiens qui se reponoient[674] pour

la paour des Sarrasins. Et Charlemaines et son ost passoient les pors, qui

encore rien ne savoient de l'occision qui en Roncevaux avoit esté.

Note 674: _Reponoient._ Cachoient.

Lors commença Rollant à repairer parmi le champ de la bataille, las et

travaillé des grans coups qu'il avoit donnés et receus, et angoisseux et

dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il véoit devant luy occis et

détranchiés. Grant doleur demenoit, et s'en vint en telle manière parmi les

bois jusqu'au pied de la montaigne de Cisaire, et descendit de son cheval

de lès un arbre, près d'un grant perron de marbre qui ilec estoit drécié,

en un moult biau pré, au dessus de la vallée de Roncevaux. Si tenoit encore

en son poing Durandal s'espée. Durandal si vault autant à dire comme donne

dur coup, ou fiert durement Sarrasins. L'espée estoit esprouvée, sur toutes

autres clère et resplandissante et de belle façon, tranchant et afilée si

fort qu'elle ne povoit fendre né brisier: si fine estoit que avant faulsist

bras que espée.

Quant il l'eut sachée[675] toute nue et il l'eut grant pièce regardée, il

la commença à regreter ainsi comme tout en plourant, et dist en telle

manière:

«O espée très-belle, clère et flamboiant que il ne convint pas fourbir

ainsi comme autres espées, de belle grandeur et d'avenant largeté, forte et

belle, ferme sans nulle malmeteure, blanche comme ivoire, par l'enhoudure

entresseignée de croix, d'or resplandissant, aournée de pommiau de beril,

sacrée et aournée du saint nom de nostre Seigneur A. et Omega., et

avironnée de la force nostre Seigneur Jhésu-Crist! Qui usera plus de ta

bonté? qui t'aura? qui te tendra?

»Cil qui te portera ne sera jà vaincu n'esbahi, né jà paour n'aura de ses

ennemis, né ne sera surpris, né déceu par fantosme né par illusion; mais

toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus

et occis; la foy crestienne essauciée; la louenge nostre Seigneur

montepliée et acquise. O tantes fois ay-je vengié par toi le saint nom

Jhésu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis!

quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par

toy soustenue et remplie; les piés et les mains acoustumés à larrecin sont

par toy du corps esrachiés. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou

Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuidé-je avoir vengié le sanc

de Jhésu-Crist! O très-benereuse espée, en tranchant et en aguisement

très-isnelle[676], à laquelle ne fu né ne sera jamais nulle ressemblée!

Celluy qui te forgea, n'avant n'après ne peut oncques puis faire une telle?

Qui de toy fu navré ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, sé

mauvais homme et pereceux t'a après moy. J'ai trop grant dueil sé Sarrasins

ou autres mescréants te tiennent ou te manient.»

Note 675: _Sachée._ Tirée.

Note 676: _Isnelle._ Prompte.

Quant il eut s'espée regretée, il la dreça contre mont et féru trois

merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida

brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst ès mains des

Sarrasins.

Que vous compteroit-on plus? le perron fu coupé d'amont jusques aval en

terre, et l'espée demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit

qu'il ne la pourroit despécier en nulle manière, si fu trop dolent.

Son cor d'ivoire mist à sa bouche et commença à corner par grant force, si

que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient

repost, pour la paour des Sarrasins, venissent à luy; ou que ceulx qui jà

avoient les pors passés venissent à luy et préissent s'espée et son cheval,

et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par

si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit

de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col.

Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit

de l'ange qui jà s'estoit logié en une valée qui jusques aujourduy est

apellée le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles,

vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant,

il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que

il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite

et pourparlée, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist:

«Sire, ne retournez jà en arrière, pour doubte que vous aiez de Rollant;

car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez

qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaçant et cornant

après aucune sauvage beste parmi ce bois.» O desloyal Trichierre! O le

conseil Ganelon qui bien doit estre comparé à la traïson de Judas.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 212 / 316 题