_De la seigneurie que l'empereur establit au siége de Compostelle, que les
rois et les prélas d'Espaigne feussent obéissans au prélat du siége. Après
lesquels sont les principaus églyses de tout le monde. Et coment
l'arcevesque Turpin qui présent fu par tout, raconte les meurs et la
qualité de Charlemaines._
Quant Charlemaines eut ainsi Espaigne conquise, et nul ne fu qui contre
luy osast puis se rebeller, il laissa en la terre des plus grands princes
de son ost, et ala en Galice visiter et aourer le corps monseigneur saint
Jaques; et les bons Crestiens qu'il trouva au païs conferma en la foy, et
ceulx qui par la force et desloyauté des Sarrasins l'avoient relenquie et
s'estoient tournes à la loy Mahommet né pas voulloient laissier, fist
occire, et aucuns en envoya en essil. Par les cités establit évesques et
menistres de sainte Églyse. En la cité de Compostelle, où le corps mon
seigneur saint Jaques repose, assembla conseil d'évesques et parlement de
barons; là establit en l'onneur monseigneur saint Jaques que tous les
arcevesques et les évesques, les roys et les autres princes d'Espaigue et
de Galice présens et avenir fussent obéissans à l'arcevesque de
Compostelle. En une ville qui est appellée Irie[658] n'establit point
d'évesque, car il ne la tint point pour cité; mais il voult et ordonna
qu'elle feust obéissante au siége de Compostelle; et je, Turpin, arcevesque
de Rains, qui fu présent en ce conseil de soixante évesques, dédiai
l'églyse et l'autel de monseigneur saint Jaques, à la requeste
Charlemaines, ès kalendes de juillet. A celle églyse soubsmit Charlemaines
toute Espaigne et Galice, et la luy donna ainsi comme douaire, et commanda
que chascun chief d'ostel luy rendist, chascun an, quatre deniers de droite
rente, et feussent quittes par tout de tous servages.
Note 658: _Irie._ Iria. Tout ce paragraphe vient singulièrement en
aide à ceux qui attribuent aux prêtres de l'église de Compostelle la
rédaction de Turpin. Il est à supposer que, dans les dernières années
du onzième siècle, il existoit entre les deux siéges d'_Iria_ la
métropole, et Compostelle la suffragante, une rivalité que
Calixte II, devenu pape, fit cesser en transportant à cette dernière
ville le droit do métropole, dont la première jouissoit depuis un
temps immémorial. Cette révolution diocésaine eut lieu vers 1124;
mais on voit évidemment que la question n'étoit pas encore résolue
quand fut rédigé notre _Turpin_.
Puis establit en ce meisme conseil que celle églyse feust toujours-mais
appellée siége d'apostre, pour ce que le corps monseigneur saint Jaques y
reposé; et que tous les conciles de tous les prélas y feussent tenus et les
dignités et les croces données, et les évesques sacrés, et le roy
d'Espaigne et de Galice enoingt et sacré par la main l'arcevesque du siége,
en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques l'apostre. Et sé la foy
feust faillie ès autres cités, et que question feust mue sur aucuns
articles, qu'elle feust réformée et réconciliée par l'arcevesque et le
concile du lieu. Et à bon droit doit estre la foy réformée et réconciliée
en celle honnourable églyse; car ainsi comme Ephèse est siége d'apostre, ès
parties d'Orient, pour la raison de monseigneur saint Jehan, frère
monseigneur saint Jaques, ainsi doit estre en Occident le siége de
Compostelle, siége où la foy soit réformée et réconciliée; ce sont les deux
siéges que la mère de deux fils Zebedée requist à nostre Seigneur que l'un
séist à la destre et l'autre à la senestre de son règne.
En tout le monde n'a que trois églyses principaulx qui par excellence sont
honnourées sur toutes autres, celle de Rome, celle de Compostelle et celle
d'Ephèse[659]. Ce n'est mie sans raison; car autresi comme nostre Seigneur
establit principaument saint Père, saint Jaques et saint Jehan, et les
honnoura plus que nuls des autres, en ce qu'il leur révéloit les secrès, si
comme il appert par les évangiles; ainsi voult-il que leurs siéges feussent
honorés sur tous autres; et par raison sont des principaux. Car ainsi comme
ces trois apostres eurent plus de grace et plus de digneté que les autres,
ainsi doivent avoir les lieux où ils preschièrent la foy et où leurs sains
corps reposent.
Note 659: Remarquez qu'un membre du clergé de France n'auroit jamais
avancé chose semblable.
L'églyse de Rome est avant mise; car saint Père, le prince des apostres, la
dédia par sa prédication, et la sacra par le sang de sa passion.
La seconde est celle de Compostelle; car messire saint Jaques qui, après
saint Père, eut plus de grace et de digneté, la sacra premier par son sang
et par sa prédication.
La tierce doit estre celle d'Ephèse, en laquelle saint Jehan l'évangéliste
escripvit celle excellente évangile: _In principio erat Verbum_, et
l'Apocalipse où il nous descouvre les célestiaux secrès; qui tant eut de
grace envers nostre Seigneur qu'il eut le privilége de savoir sur les
autres.
Tant doivent avoir ces trois églyses d'onneur et de digneté, que sé
jugemens, soient divins, soient humains, ne peuvent estre terminés aux
autres églyses qui sont par tout le monde, ils doivent estre traitiés et
deffinis en ces trois églyses[660].
Note 660: C'est-à-dire que s'il arrive qu'une question ne puisse être
résolue ni jugée dans les autres églises, il faut qu'elle le soit
dans l'une de ces trois métropoles.
En la manière que l'istoire a lassus raconté fu Espaigne et Galice délivrée
des mains aux Sarrasins, par la vertu nostre Seigneur et de monseigneur
saint Jaques, et par l'aide Charlemaines.
Cy endroit fait l'istoire mencion des meurs et de la quantité[661]
Charlemaines, et de la manière de vivre. Voir est que l'istoire a
là-dessus parlé de ce meisme; et s'on demande pourquoy elle en parle en
deux lieux, l'en peut respondre que c'est selon les divers auteurs. Car
Éginaus, qui fu son chappellain, et d'enfance nourri en son palais, et qui
fu tous jours présent en tous ses fais, met la premiere descripcion, et
nous escript toutes ses batailles et tous ses fais jusques à la bataille
d'Espaigne.
Note 661: _Quantité._ Taille.
D'ilec en avant les prist l'arcevesque Turpin, et les nous descripvit
jusques à la fin de sa vie, certain de toutes les choses qui depuis
avindrent, comme celluy qui tousjours fu avecques luy, et dit ainsi[662]
que Charlemaines estoit brun de chevelure et vermeil en face, noble et
avenant de corps, mais fier estoit en regardeure. En estant[663] avait huit
piés de long, à la mesure de son pié meisme, qui moult estoit grant. Par
pis[664] et par espaules estoit très-large; ventre et reins avoit
convenables selon le corps; gros bras et grosses cuisses avoit. Très-fort
estoit de tous membres; en batailles chevalier très-aigre et très-sage. De
face avoit paume et demie de long; de barbe une paume, de nez demi-paume,
de front un pié de lonc. Tantost estoit espoenté celuy qu'il regardoit par
mautalent; nul ne povoit longuement durer devant luy qu'il regardoit par
courroux à yeux ouverts. Le ceint de sa courroie avoit huit paumes de long,
sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroie. Pou de pain menjoit;
petit de vin et trempé buvoit; bien menjoit un quartier de mouton ou deux
gélines, ou une espaule de porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre. De
si grant force estoit plain qu'il coupoit un chevalier armé, c'est assavoir
un de ses ennemis séant sur son cheval, dès la teste jusques aux cuisses, à
un seul coup, et luy et le cheval, de Joieuse s'espée. Les bras et les
poings avoit si fors, qu'il estandoit légèrement quatre fers de cheval tous
ensemble; un chevalier armé levoit sus sa paume jusqu'à son chief, à un
seul bras. Par raison habundoit en parolles, en jugemens très-droiturier,
très-large en dons.
Note 662: Ce portrait de Charlemagne et tous les détails
biographiques réunis ici ne se trouvent pas dans la bonne et ancienne
leçon du manuscrit de Notre-Dame, n° 133. C'est une amplification du
récit d'Eginhard.
Note 663: _En estant._ Debout.
Note 664: _Pis._ Poitrine.
En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinière, et
portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles: à Noël, à
Pasques, à la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit
tenir s'espée toute nue devant son trosne, selon la manière des anciens
empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes
preux et loyaulx; les quarante faisoient la première veille de la nuit; dix
au chevet, dix aux piés, dix à destre et dix à senestre. Si tenoit chascun
en main destre une espée nue, et en la senestre un cierge ardent.
Tout en telle manière faisoient les autres quarante la seconde veille de la
nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit
raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que
l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il
retourna en France et la meschéance qui luy advint de ses barons en
Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon.
Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines.
LE SIXIESME LIVRE DES FAIS ET
DES GESTES LE FORT ROY
CHARLEMAINES.[665]
Note 665: C'est avec les événements racontés dans ce dernier livre
que commence la fameuse _Chanson de geste_, de la _Déroute de
Roncevaux_. L'origine s'en perd dans l'obscurité des IXème, Xème et
XIème siècles; mais elle a certainement précédé la pseudo-relation de
l'archevêque Turpin, et c'est elle dont on a exploité la popularité
au profit des légendes et de l'église Saint-Jacques-de-Compostelle.
Voici le début de la vieille chanson, telle que la publie
actuellement M. Francisque Michel, d'après un manuscrit de la
bibliothèque Bodléienne:
Carles, li reis, nostre emperere magne,
Set ans tuz pleins ad ested en Espaigne,
Tresqu'en la mer conquist la terre altaigne,
N'i a castel qui devant luy remaigne,
Mur né cités n'i est remés à fraindre
Fors Sarragoce qui est une muntaigne.
Li reis Marsille la tient qui Dieu n'en aime....
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