ANNEE: 800.

_De la desputoison de la foy que Rollant faisoit au Sarrasin, et coment

Rollant se combati à luy pour soustenir la foy crestienne. Coment le jaiant

le geta sous luy, mais il se releva tost à l'aide de Dieu. Et coment la

cité fu prise quant le jaiant fu occis._

Quant Fernagu eut assez dormi, il s'esveilla et se tint en séant, et

Rollant s'assist de lés luy, et luy demanda coment il estoit si fort qu'il

ne doubtoit coup de lance né de bas ton né d'espée. «Par nul sens,» dist le

païen, «je ne puis estre occis né navré, fors par le nombril.» Si parloit

en langue espagnoise[651], que Rollant entendoit assez. Lors le commença le

jaiant fort à regarder, et s'émerveilloit moult de sa prouesse et coment il

povoit avoir vers luy tant duré. Lors luy demanda coment il avoit nom.

«J'ay nom Rollant,» dist-il.--«Et de quel lignage es-tu, qui si fort te

combas à moi et si fort me travailles?»--«Je suis,» dit Rollant, «né du

lignage de France.» Lors lui demanda Fernagu quelle loy les François

tenoient; et Rollant luy respondit: «Nous sommes Crestiens, par la grace

nostre Seigneur, et tenons les commandemens de Jhésu-Crist. Si estrivons et

nous combatons pour sa foy tant comme nous povons.»

Note 651: «Lingua hispanica.» Philippe Mouskes entre dans le sens de

son texte en traduisant:

«En sarrasinois li gehi.»

«Et Rollant moult bien l'entendi,»

«Si qu'il ne s'en est percéus.»

(Éd. de M. de Reiffenberg, p. 236.)

Quant le païen oï le nom de Jhésu-Crist: «Qui est,» dist-il, «cil Crist que

tu crois?» Et Rollant respondit: «C'est,» dit-il, «le Fils Dieu le Père,

qui de la Vierge voult naistre et souffrir mort en la croix pour nos

péchiés, et fu en sépulture enseveli, et au tiers jour ressuscita et

retourna ès cieulx à la destre du Père, où il règne et régnera sans fin.»

Lors lui dist Fernagu:--«Nous créons que le créeur du ciel et de la terre

est un seul Dieu. N'onques n'eut né fils né père, et aussi comme il n'est

engendré de nulluy, aussi n'engendra-il onques nulluy. Dont il me semble

qu'il soit un seul Dieu et non une trines.»--«Tu dis voir,» dist Rollant,

«quant tu dis qu'il est un seul Dieu; mais tu cloches en la foy quant tu

dis qu'il n'est pas trines. Car qui croit en Père, il croit en Fils et en

Saint-Esprit, et en un seul Dieu qui parmaint en trois personnes.» Lors

respondit Fernagu: «Se tu dis que le Père soit Dieu, et le Fils soit Dieu,

et le Saint-Esprit soit Dieu, dont sont-ils trois Dieux, et non un seul.»

--«N'est pas ainsi,» dit Rollant; «mais je te préesche un seul Dieu en

Trinité; car il est un et terne, toutes les trois personnes sont ensemble

pardurables et vives; et comme le Père est, tel est le Fils, tel est le

Saint-Esprit; en personnes est propriété, en essence unité, en majesté est

aourée équalité. Un seul Dieu et terne aorent les anges en ciel[652].

Abraham en vit trois, et si n'en aoura qu'un seul.»--«Or, me monstre,» dit

le païen, «coment trois choses sont une,»--«Je te le monstreray,» dist

Rollant, «par l'exemple d'umaine créature: il y a trois choses en la harpe

quant elle sonne, l'arc, les cordes et le son; et si n'est que une seule

harpe. Ainsi a-il trois choses en Dieu; le Père, le Fils et le

Saint-Esprit, et si est un seul Dieu. Et ainsi comme tu vois en l'amande

trois choses, l'escorce, la coquille et le noel[653], et si est une seule

amande; ainsi sont trois personnes en Dieu, et si est un seul Dieu. Au

soleil a trois choses, blancheur, resplandisseur et chaleur, et si est une

meisme chose. En la roe de la charrete a trois choses, le moieu, les rais,

les jantes, et si est une seule roe. En toi-meisme a trois choses, le

corps, les membres et l'ame, et si est un seul homme. Tout aussi est en

Dieu unité et trinité.»

Note 652: Tout cela est emprunte à la _préface_ du sacrifice de

la messe: «In personis proprietas, in essentiâ unitas, et in majestate

adoratur equalitas. Quem Trinum laudant angeli,» etc.

Note 653: Le noiau.

«Or entens-je,» dit Fernagu, «coment Dieu est trines et un; mais je

n'entens pas cornent il engendra le Fils si comme tu dis.»--«Crois-tu,» ce

dist Rollant, «que Dieu fourmast Adam, le premier homme?»--«Je le crois,»

dit le jaiant.»--«Ainsi,» dist Rollant, «comme Adam, qui de nulluy ne fu

engendré, engendra fils; ainsi Dieu le Père, qui de nulluy ne fu engendré,

engendra Fils de soy-mesme, si comme il voult, devant tous temps, en la

manière que nul ne porroit dire né penser.»--«Ce me plaist,» dist le

jaiant, «que tu dis; mais je ne voi pas que cil qui estoit Dieu feust fait

homme.»--«Cil,» dist Rollant, «qui créa toutes choses, et ciel et terre de

noient, fist son Fils prendre humaine chair, sans semence d'omme, en la

Vierge, par la vertu du Saint-Esprit.»--«De ce me merveil,» dist Fernagu,

«et à ce entendre veux-je travailler, coment il nasquit de Vierge sans

semence d'omme si comme tu dis.»--«Je te le monstreray,» dit Rollant:

«Dieu, qui fourma Adam sans semence d'omme, voult que son Fils nasquit de

Vierge sans semence d'omme. Car ainsi comme il nasquit du Père sans mère,

ainsi nasquit-il corporelement de mère sans homme, parce que tel

enfentement affiert à Dieu.»--«Moult me merveil,» dist le jaiant, «coment

la Vierge enfanta sans homme.»--«Je te le monstreray,» dist Rollant, «que

cil qui fait au pois ou en fève engendrer un ver, les bouteurs[654] et les

serpens sans semence de masle, cil meisme fist que la Vierge conceupt Dieu

et homme sans nulle corrupcion de soy et sans semence d'omme. Cil qui fist

le premier homme sans semence d'autrui, si comme je t'ay monstré,

légièrement peut faire que son Fils feust fait homme au corps de la Vierge,

et que il nasquit homme sans humain attouchement.»

Note 654: _Bouteurs._ Crapauds.

--«Bien peut estre,» dist Fernagu, «qu'il fust né de Vierge si comme tu

dis; mais sé il fu fils de Dieu, il ne put en croix mourir, puisque Dieu ne

meurt pas.»--«Tu dis voir,» ce dist Rollant, «en ce que tu dis qu'il peut

naistre de Vierge; et en ce que tu recongnois qu'il fu fait homme, doncques

il mourut comme homme; car toute rien qui naist meurt. Mais pour ce qu'il

nasquit Dieu et homme, et prist au corps de la Vierge ce qu'il n'estoit pas

devant, sans perdre ce qu'il estoit devant, il mourut en la croix selon

l'umanité, et veilla tousjours, selon la déité, par laquelle vertu il

résuscita; et comme il fu Dieu et homme, il mourut en la croix comme homme,

et il résuscita du sépulcre comme Dieu.

»Qui croit donques à sa nativité, il doit croire donques à sa passion et à

sa résurrection.»--«Coment,» dist Fernagu, «doit-on croire à sa

résurrection?»--«Pour ce,» dist Rollant, «que il nasquit, il mourut; et il

résuscita au tiers jour, selon la déité, si comme je t'ay dit.»

Quant le jaiant entendit ces parolles, il se merveilla moult, et dist à

Rollant: «Rollant, Rollant, pourquoy me dis-tu telles parolles desvées? Ce

ne peut estre que homme mort reviengne en vie derechief.» Et Rollant

respondit: «Je te di que le Fils-Dieu ne résuscita pas seul. Ains te di que

tous les hommes qui nasquirent depuis le commencement du monde jusques en

la fin seront résuscités au jour du jugement devant le trône de la majesté

Jhésu-Crist. Illec recevra chascun sa desserte, selon sa mérite, quelle

qu'elle soit, ou bien ou mal. Que cil Dieu qui le petit arbre fait croistre

en hault, et le grain du forment qui est mort fait revivre et croistre et

fructifier, résuscitera chascun de mort à vie au derrain jour, en sa propre

chair et en son propre esprit; et de ce peus-tu prendre exemple à la nature

du lion.

»Sé le lion résuscite son faon au tiers jour par son flair et par s'alaine,

quelle merveille fu-ce dont sé Dieu le Père, le tout puissant, résuscita

son Fils au tiers jour par sa divine puissance? Si ne te doit pas sembler

nouvel miracle. Quant Hélie le prophète plusieurs mors fist vivre, plus

légièrement donques résuscita Dieu le Père son Fils; et luy-meisme, qui

plusieurs mors résuscita devant sa passion, en nulle manière ne povoit

estre tenu pour mort; car la mort fuit devant luy, et à sa voix et à son

commandement résuscitent les mors à grandes tourbes.»

Lors dist le jaiant: «Je voy assez ce que tu dis; mais coment il monta ès

cieulx, ne puis-je veoir.»--« Cil,» dist Rollant, «qui du ciel descendit,

aussi légièrement y peut-il monter; cil qui de soy-meisme résuscita de

mort, par sa meisme puissance trespassa-il les cieulx. Et ce peux-tu veoir

légièrement par mains exemples. Vois-tu la roe du moulin tant comme elle

descent aval d'amont? autant remonte-elle d'aval amont. L'oisel qui vole en

l'air, autant comme il monte, autant ravalle-il quant il veult. Tu-meisme,

sé tu descens d'une montaigne, tu peus bien monter de là où tu es descendu.

Le soleil se leva hier par-devers orient et se coucha en occident; en ce

meisme lieu où il est huy levé revendra. Là donques d'où le Fils de Dieu

descendit, là meisme retourna-il par sa propre vertu.»--«Je me combatray,»

dist le jaiant, «à toy; que sé celle foy que tu presches est vraye, que je

soie vaincu; et sé elle est fausse, que tu soies maté; et soit perpétuel

reprouche au vaincu et à sa gent, et aux vainqueurs et aux siens soit

louenge et gloire.»--«Je l'octroie bien ainsi,» dist Rollant.

Lors se levèrent et vindrent à bataille derechief. Rollant envaït le jaiant

et le férit de son baston, et le jaiant jetta un coup de s'espée vers luy;

mais Rollant, qui fu légier et hastif, saillit à senestre, et receut le

coup sur son baston. Le coup du jaiant, qui grant fu et pesant, coupa le

baston par mi. Lors saillit avant Fernagu, et saisit Rollant aux poings,

vers terre l'inclina, et le jetta légièrement soubs luy. Quant Rollant vit

qu'il ne pourroit autrement eschapper en nulle manière, il commença à

réclamer dévotement le Fils de la Vierge Marie, et il[655] aida tant à son

champion, qu'il se sourdit, et tourna le jaiant soubs luy. Lors jetta la

main à s'espée, et le férit au nombril. Lors commença le jaiant à crier à

haulte voix, et réclama son dieu Mahommet: «Mon Dieu, secourre-moy, car je

muire.» A tant se départit Rollant, et s'en ala sain à l'ost des Crestiens.

Note 655: _Il._ Le fils de la Vierge Marie.

Maintenant descendirent du chastel les Sarrasins, et issirent de la cité et

emportèrent leur seigneur entre leurs bras envers la forteresce. Lors

brochièrent les Crestiens, et se mistrent avec les Sarrasins qui

emportoient Fernagu; au chastel entrèrent par force, qui estoit fermé

au-dessus de la cité. Occis furent le jaiant et les Sarrasins, le chastel

et la cité prise, et les prisonniers délivrés par la vertu nostre Seigneur.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 202 / 316 题