_Coment tous les Sarrasins furent desconfis et Agoulant occis, fors aucuns
qui eschapèrent. Coment François furent occis par leur convoitise, quant
ils retournèrent par nuit au champ de la bataille; coment le roy Fourré se
combatit à Charlemaines, et cornent li et sa gent furent occis. Et puis de
ceulx qui moururent sans bataille._
Lendemain vindrent tous armés au champ de bataille, d'une part et d'autre,
par le convent des deux roys. Le nombre de la gent Charlemaines estoit
esmé[641] à cent et trente-quatre mille; de la gent Agoulant cent mille.
Quatre batailles firent les Crestiens de toutes leurs gens, et les
Sarrasins en firent cinq. Celle qui première assembla à nostre gent fu
tantost vaincue; après vint la deuxième, qui tantost refu desconfite. Quant
les Sarrasins virent qu'ils perdoient ainsi leurs gens, ils mistrent leurs
autres trois batailles en une, et Agoulant au milieu; et quant les
Crestiens virent ce, si les attaindrent de toutes pars. D'une part, Ernault
de Biaulande, à tout son ost; d'autre part, le comte Estous de Langres, à
toute sa gent; d'autre part, le roy Gondebeuf de Frise et son ost; d'autre
part, le roy Constentin et sa gent; et d'autre part, Rollant et Olivier; et
d'autre part, Charlemaines à tout son ost.
Note 641: _Esmé._ Estimé.
En eulx se ferit premier Ernault de Biaulande; tant en occist à destre et à
senestre, qu'il vint jusques au roy Agoulant qui au milieu de sa gent
estoit. Tant s'esvertua, qu'il le occist de s'espée. Lors leva merveilleux
cris de tous sens. Es Sarrasins se férirent les Crestiens de toutes pars,
et tant y férirent et chaplèrent[642], qu'ils les occirent tous.
Note 642: _Chaplèrent._ Frappèrent.
Là fu l'occision des Sarrasins si grant, que nul n'en eschapa, fors le roy
de Sebile, et l'aumaçor de Cordes et aucuns de leurs gens. Ceulx s'en
fouirent à petite compaignie. En celle journée y eut tant de sanc respandu,
que ceulx à pié estoient en sanc jusques au gros des jambes. Prise fu la
cité, et tous les Sarrasins qui dedens furent trouvés, occis.
Et pour ce occist Charlemaines Agoulant qui se combatit à luy, pour
l'estrif et pour le convenant de la foy crestienne. Pour ce apert qu'elle
surmonte toutes manières de loys et de créances par sa bonté; mais
simplement toutes manières de créances sont erreurs et mescréandises, et
elle seule surmonte en ciel les anges et les archanges.
O tu, Crestien, sé tu tiens bien ta foy et accomplis les commandemens de
l'Évangile par œuvres, tu surmonteras les anges en paradis avec ton chief,
Jhésu-Crist, dont tu es membre. Sé tu désires donques si hault monter, croy
fermement; car ainsi comme dit l'escripture: «Cil qui croit fermement peut
tout faire.»
Lors assembla Charlemaines ses osts de toutes pars, liés et joieux, en
rendant graces à nostre Seigneur, pour si grant victoire; il ala jusques au
pont d'Arge, qui est en la ville Saint-Jacques[643]. Là fist ses trefs
tendre pour hébergier; mais aucuns Crestiens retournèrent la nuit au champ
de bataille, où les Sarrasins gisoient mors, sans le sceu Charlemaines,
pour la convoitise de l'or et de l'argent et des autres richesces; et ils
cuidèrent à l'ost des Crestiens retourner chargés de despoilles de mors.
L'aumaçor de Cordes et autres Sarrasins qui de la bataille estoient
eschapés et qui se tapissoient entre les autres montaignes leur coururent
sus et les occistrent tous, du plus grant jusques au meneur.
Note 643: _En la ville Saint Jaques._ Le latin dit: _Via Jacobitana_.
En tour mille estoient, par nombre, ceulx qui ainsi furent occis. Tels gens
segnifient ceulx qui en ce siècle se combatent contre le monde; car
autresi[644] comme ceulx qui retournèrent aux charoingnes des mors qu'ils
avoient devant vaincus, pour convoitise des terriennes choses, et furent
occis de leurs ennemis, ainsi est-il de ceulx qui les vices ont ainsi
vaincus et jà en ont fait pénitence; ils ne doivent pas retourner aux
vices, qu'ils[645] ne soient occis des diables par mauvaise fin. Et ainsi
comme ceulx qui retournèrent aux estranges despoilles perdirent la présente
vie et reçeurent laide mort, aussi est-il des gens de religion qui le
siècle ont adossé et guerpi, et puis retournent aux terriennes honneurs.
Note 644: _Autresi._ De même.
Note 645: _Qu'ils._ Afin qu'ils.
Tels gens, s'ils ne se gardent, perdent la célestiale vie et embrassent la
mort pardurable.
A lendemain fu dit à Charlemaines qu'un prince de Navarre qui Fourré avoit
nom s'appareilloit à bataille contre luy; si estoit en un chastel qui
estoit sur la montaigne de Garzin[646].
Note 646: _Apud montem Garzin_ (manuscrit 133 de Notre-Dame).
_Mont-Jardin_, manuscrit du roi 7871, et _Philippe Mouskes_, f° 228.
Là vint Charlemaines, et les Sarrasins s'appareillèrent contre luy. Le jour
devant le jour de la bataille, fist Charlemaines prière à nostre Seigneur
que tous ceulx qui en cel estour devoient mourir feussent cognoissans des
autres; et quant l'ost se fu armé, nostre Sire fist telles démonstrances,
que croix rouges apparurent par dessus les haubers sur les espaules de
ceulx qui en celle bataille se devoient mourir. Lors les dessevra
Charlemaines des aultres, et les enclost en une chapelle pour ce qu'ils ne
feussent occis.
Que vous compteroit-on plus? La bataille fu faitte, et les Sarrasins furent
desconfis. Le prince Fourré fu occis et trois mille Sarrasins; et les
Crestiens que Charlemaines eut enfermés à la chapelle furent trouvés mors;
par nombre estoient cent et cinquante. O! comme sont les jugemens et les
voies nostre Sire repostes[647]! Comme est benoiste la compaignie des
champions nostre Sire, qui pas ne voult que leurs mérites feussent péries;
car jà soit qu'ils ne feussent pas occis par les glaives de leurs ennemis,
ne perdirent-ils pas la victoire du martire. Quant Fourré et sa gent furent
ainsi occis, Charlemaines prist le chastel de Montgarzin et toute la terre
de Navarre.
Note 647: _Repostes_. Cachées.