_Coment Agoulant vint parler à Charlemaines en trèves; de leurs paroles et
de leur disputoison. Coment ils repristrent bataille autant contre autant,
et coment les Sarrasins furent tousjours desconfis; coment Agoulant vint à
Charlemaines pour baptesme recevoir; coment il s'en parti mal paié pour les
povres que il vit mengier en bas; et puis coment il prist jour de bataille
à lendemain._
Puis que trèves furent données et ce vint à lendemain, Agoulant issit de la
cité, luy et sa gent; de lès la ville laissa son ost; soixante des plus
hauls de ses hommes prist, et vint à Charlemaines qui estoit à un mille de
la cité. Les osts des Crestiens et des Sarrasins estoient logiés en un trop
biau plain et trop grant, assez près de la cité. Si avoit bien six milles
de long et de lés. En mi estoit le chemin de Saint-Jacques qui les deux
osts devisoit, et quant Agoulant fu devant Charlemaines, il[639] luy dist
en telle manière:
«Es-tu ce Agoulant qui ma terre m'a tollue par tricherie et par desloyauté?
Je avois conquise Gascongne et Espaigne à l'aide nostre Seigneur, et les
avois convertis à la foy crestienne; les rois et les princes avois soubmis
à ma seigneurie et à mon empire, et tu as mes Crestiens occis, et mes cités
et mes chastiaux pris, et la terre dégastée par feu et par occision, tandis
comme j'estoie retourné en France. Pour laquelle chose je me plaing moult
durement.»
Note 639: _Il._ Charlemaines.
Quant Agoulant entendit que Charlemaines partait à li en arabic, il se
merveilla moult, et moult en fu lié; car Charlemaines avoit appris
sarrazinois en la cité de Tholette, où il demoura une partie du temps de
son enfance. Lors respondit Agoulant: «Je te prie,» dist-il, «que tu me
dies tant pour quoy tu as tollue la terre à nostre gent qui pas ne te vient
par héritage; car ton père né ton aïeul né ton bisaïeul né nul de ton
lignage ne la tindrent onques.»
Et Charlemaines respondit: «Pour ce disons-nous que la terre est nostre,
que nostre Seigneur Dieu Jhésu-Crist, créeur du ciel et de la terre, a
esleu nostre gent crestienne sur toutes autres, et a establi que elle soit
dame et maistresse de tout le monde. Et pour ce ay-je convertie ta gent
sarrasine à nostre loy tant comme je ai peu.»
Agoulant respondit: «Ce n'est pas,» dist-il, «digne chose que nostre gent
soit subjette à la vostre; car nostre loy vault mieux que la vostre, et
nous avons Mahommet qui est messagier Dieu et fu envoié à la gent
sarrasine; lesquels commandemens nous tenons; et si avons nos dieux tous
puissans qui, par le commandement Mahommet, nous démonstrent les choses qui
sont à venir. Ces dieux nous créons et cultivons par lesquels nous vivons
et régnons.»
«Agoulant,» dit Charlemaines, «tu erres, en ce que tu dis que vous tenez
les commandemens de Dieu. Car vous avez les commandemens et la faulse loy
d'un homme mort plain de toutes vanités; et créez et aourez le diable en
vos faulses idoles. Mais nous tenons les vrais commandemens de Dieu, et
nous créons et aourons Dieu le père et le fils et le Saint-Esprit; dont nos
ames vont en la joie de paradis, par la sainte foy que nous tenons; et les
vostres si vont au parfont puis d'enfer, pour la faulse loy que vous tenez.
Et pour ce appert que nostre foy vault mieulx que vostre loy. Pour laquelle
chose je t'ammoneste que toy et ta gent recevez baptesme, ou tu envoies qui
tu vouldras contre moy à bataille. Si recevrez douloureuse mort de corps et
d'ames.»--«Jà ce n'aviengne,» dist Agoulant, «que je reçoive baptesme né
que je renie Mahommet mon dieu tout puissant! Ainsi me combatray-je, moy et
ma gent, contre toy et la tienne, par tel convent que se nostre loy plaist
mieulx à Dieu que la vostre, vous serez vaincus; et se la vostre loy vault
mieulx que la nostre vous serez vainqueurs; si soit honte et reprouche à
tousjours-mais aux vaincus, et louenge et honneur aux vainqueurs! Et s'il
avient que nostre gent soit vaincue, je recevray baptesme, sé je puis tant
vivre.»
Ainsi fu octroié d'une part et d'autre; et se départirent à tant. Et lors
envoia Charlemaines vingt Crestiens contre vingt Sarrasins; et tantost
furent les païens occis. Et puis quarante contre quarante; et tantost
furent occis. Et puis cent contre cent; à cette fois furent Crestiens occis
pour ce qu'ils s'en fouirent pour paour de mort. Ceulx qui ainsi moururent
pour ce qu'ils fouirent, segnifient la perte d'aucuns qui laschement se
combattent contre les vices. Car ainsi comme ceulx qui se combatent pour la
foy ne doivent oncques fouir né ressortir; ainsi ne doivent ceulx qui se
combatent contre le deable; car s'ils ressortissent, ils meurent en péchié.
Mais ceulx qui fortement se combatent vainquent légièrement le deable qui
les péchiés amenistre.
Après furent envoiés deux cens contre deux cens; et puis mille contre
mille, et tousjours furent occis les Sarrasins. Lors requist Agoulant
trèves à Charlemaines, pour parler à luy, et dist que la foy crestienne
valoit mieulx que la leur; et Agoulant vint, et luy dist que luy et sa
gent recevroient baptesme le lendemain. A tant retourna à ses gens et dist
à ses roys et à ses gens qu'il voulloit estre baptisé, et commanda à toute
sa gent qu'ils s'appareillassent à recevoir le baptesme, dont aucuns se
consentirent et aucuns le refusèrent.
Lendemain, en droit l'eure de tierce, vint Agoulant à Charlemaines pour
recevoir baptesme. A l'eure qu'il vint estoit Charlemaines assis au mangier
luy et sa gent. Tout maintenant qu'il le vit séoir à table, et maintes
autres tables appareilliées entour luy, et vit ceulx qui mangeoient en
divers habis, les uns en habis de chevaliers, les autres en habis
d'évesques, les autres en habis de moines, les autres en habis de chanoines
réglés, et les autres en habis de clers, il demanda de chascun ordre, et
quels gens c'estoient?
«Ceulx,» dit Charlemaines, «que tu vois vestus de draps de soie et d'une
couleur, ce sont les évesques et les prestres de nostre loy qui nous
preschent et exposent les commands nostre Seigneur: ceulx nous absolvent de
nos péchiés et nous donnent la bénéiçon nostre Seigneur. Ceulx que tu vois
en noir habit, ce sont moines et abbés, et sont plus saintes gens que les
autres; si ne cessent de prier la divine majesté pour nous. Ceulx que tu
vois après qui sont en blanc habit, ils sont appelles chanoinés réglés, qui
vivent selon la règle des meilleurs sains, et prient aussi pour nous, et
chantent messes et matines et heures, pour l'estat de nostre foy.»
Entre les autres choses regarda Agoulant d'autre part, et vit trèze povres
vestus de povres draps, qui mengeoient à terre sans nappe et sans table,
si avoient pou à manger et pou à boire. Lors demanda à Charlemaines quels
gens c'estoient. «Ce sont,» dist-il, »les gens Dieu, messages nostre sire
Jhésu-Crist, que nous paissons chascun jour eu l'onneur des douze
apostres.» Lors respondit Agoulant: «Ceulx qui sont entour toy sont
beneurés, et largement mengent et boivent, et sont bien vestus et
noblement; et ceulx que tu dis qui sont messages de ton Dieu, pourquoy
souffres-tu qu'ils aient faim et mesaise, et qu'ils soient si povrement
vestus et si loing de toy assis né si laidement haitiés? Mauvaisement sert
son Seigneur qui ses messages reçoit si laidement. Grant honte fait à son
Seigneur qui ainsi ses messages sert. Ta loy que tu disoies qui estoit si
bonne monstres bien, par ce, qu'elle soit faulse.» Après ces paroles, se
départit de Charlemaines, et s'en retourna à sa gent, et refusa le saint
baptesme qu'il vouloit recevoir. Lendemain manda bataille à Charlemaines.
Lors entendit bien l'empereur qu'il eut baptesme refusé pour les povres
qu'il vit si laidement traitiés. Pour ce commanda Charlemaines que les
povres de l'ost feussent honnourablement vestus et suffisamment repeus de
vins et de viandes.
Cy endroit se peut chascun avertir qui cil est en grant coulpe vers nostre
Seigneur qui ses povres ne paist en temps de nécessité. Sé Charlemaines
perdit ainsi le roy Agoulant et sa gent qui ne furent baptisés, pour ce
qu'il vit les povres laidement traitiés, que sera-il, au jour du jugement,
de ceulx qui en ceste mortelle vie ont eu les povres en despit et malement
les ont traitiés? Coment pourront-ils oïr cette horrible sentence, quant il
dira: «Alez-vous, maléois[640], au feu pardurable: car j'ai eu faim, vous
ne me donnastes pas à mengier.» Pour ce devons regarder que la foy et la
loy nostre Sire vault pou aux Crestiens? sé elle n'est acomplie par œuvres,
selon l'apostre qui dit que aussi comme corps est mort sans ame, aussi est
foy morte sans bonnes œuvres. Et aussi comme le roy païen refusa baptesme,
pour ce qu'il ne vit pas en Charlemaines droites œuvres, ainsi me doubte-je
que nostre Seigneur ne refuse en nous la foy du baptesme, au jour du
jugement, pour ce qu'il n'i trouvera pas les œuvres.
Note 640: _Maléois._ Maudits. Comme on a fait de _Benedictus_,
bénéoit.