Note 618: Il y a dans le roman du Saint-Graal une histoire qui a
beaucoup d'analogie avec celle-ci: Nascien, le frère du roi Mordrain,
est ainsi ravi, pendant la nuit, par des esprits invisibles qui le
transportent sur le faite d'un rocher, au milieu de la grande mer.
Toute la différence, c'est que le rapt est, dans Turpin, l'œuvre des
démons, et dans le Saint-Graal, celle des anges.
Pour ce, sachent tous ceulx qui les testamens des mors retiennent eu leur
propre vie, qu'ils se dampnent perpétuellement.
Charlemaines et le duc Miles d'Aiglant qui des osts estoient conduiseurs,
commencièrent à quérir Agoulant parmi la terre d'Espaigne. Tant et si
sagement le quistrent qu'ils le trouvèrent en un païs qui est appellé la
_Terre des Chans_, sur un fleuve qui est appelle Cheia[619], en mi une
praerie qui siet en un païs plain qui est grant et large. En ce meismes
lieu fonda Charlemaines une églyse en l'onneur des deux martirs Faconde et
Primitif, et une abbaïe où les corps des deux martirs reposent. Puis y eut
ville grant et plantureuse qui siet en ce lieu.
Note 619: C'est la _Tierra de Campos_, province du royaume de Léon,
et cette rivière est la _Ceiga_.
Tant chevaucha Charlemaines que les deux osts s'aprochièrent; lors demanda
Agoulant bataille à Charlemaines, en telle manière comme il vouldroit;
vingt contre vingt, quarante contre quarante, cent contre cent, mille
contre mille, deux mille contre deux mille, ou un contre un. Charles envoya
cent Chrestiens contre cent Sarrasins; si furent tantost occis les
Sarrasins; et puis en envoya Agoulant autre cent qui furent tantost occis,
et puis deux cens contre deux cens qui furent tantost occis.
A la parfin envoya Agoulant deux mille contre deux mille, dont les uns
furent tantost occis, et les autres s'enfuirent.
Quant Agoulant vit qu'il perdoit ainsi ses gens en toutes manières, il
getta son sort privéement[620], et trouva que Charlemaines perdroit; lors
luy remanda bataille plennière à lendemain, et Charlemaines le receut et fu
octroié d'une partie et d'autre. Aucuns des Crestiens appareillèrent leurs
armes et moult bien et moult bel, à combattre à lendemain, et fichièrent au
soir leurs lances en terre devant leurs herberges en la praerie, selon le
devant dit fleuve; et au matin trouvèrent-ils, reprises en terre et
couvertes d'escorces et de foilles, les lances de ceulx seulement qui en
celle batailledevoient martire recevoir pour la foy Jhésu-Crist.
Note 620: Il fit en particulier une conjuration.
Lors s'esmerveillèrent plus que ne pourroit nul cuider, et tournèrent toute
voie ce miracle à louenge de nostre Seigneur; les lances coupèrent après
terre, et les escos qui demourèrent se monteplièrent, et y eut puis grans
bois, qui jusques aujourd'huy apparoissent encore en ce lieu meismes; car
il y eut moult de lances[621].
Note 621 Cette forêt seroit-elle ou auroit-elle été proche du lieu
nommé, de temps immémorial: _Pena de Francia_ (Roche de France)?--Le
latin dit: «Erant autem multæ ex hastis fraxineæ.»
Ce signe fu merveilleuse chose, et grant joie et grant profit des ames
signifioit, et grant occision et martire de corps. Que vous diroit-on plus?
Lendemain vindrent en bataille d'une part et d'autre; là furent occis
quarante mille Crestiens, et Miles d'Aiglant, père Rollant et Chevetaine de
l'ost. Si furent occis ceulx desquels les lances flourirent le soir devant
la bataille. Tous ceulx receurent martire pour l'amour de nostre Seigneur.
Là fu Charles à tel meschief que son cheval fu soubs luy occis. Si eut
encore en tour luy deux mille Crestiens à pié. Quant se vit l'empereur sus
ses piés, il trait Joyeuse, s'espée, et se ferit par grant vertu au milieu
des Sarrasins.
Là trancha mains païens par mi, et fist en tour luy merveilleuse occision.
Au vespre se retrairent les païens et les Sarrasins, et les Crestiens aussi
vers les herberges. Lendemain vindrent secourre Charlemaines quatre marchis
d'Italie, à tout quatre mille hommes; mais Agoulant qui bien sceut que
secours luy estoit venu se retraist arrières, et Charlemaines retourna lors
en France à tout son ost.
Au miracle devant dist des lances qui reprindrent est entendu le salut des
ames de ceulx desquels les lances flourirent et de nous-meismes. Car ainsi
comme les chevaliers Charlemaines appareillèrent leurs armes contre les
ennemis, ainsi devons-nous appareiller nos armes: c'est-à-dire bonnes
vertus contre les vices. Et sé nous avons donc foy contre l'érésie des
bougres[622], charité contre envie, largesse contre avarice, humélité
contre orgueil, chasteté contre luxure, oroison contre temptacion, povreté
contre les bonnes aventures des choses terriennes, persévérance contre
légièreté de propos, silence contre tençon, obédience contre charnel
courage; nos hantes[623] flouriront devant nostre Seigneur au jour du
jugement.