_Coment l'empereur fist sermoner les prélas en trente lieus, et coment il
establit le lendit par la confirmation de tous les prélas qui là furent; et
puis du nombre des prélas et de leurs noms; d'une église que l'empereur
fist faire, et de la requeste que l'empereur fist à tous les prélas._
Quant ce vint au jour qui fu mis, et les prélas et le peuple furent
assemblés, l'empereur descouvrit les saintes reliques pour monstrer au
peuple, les prélas et évesques fist sermoner en trente lieus. La establit
l'empereur le lendit, par la constitution des prélas qui là furent présens,
en la quarte fère de la sepmaine de juing[590], aux jeunes des Quatre-Temps.
Si fu bien avenant chose que il fust establi aux temps des jeunes, que nul
ne doit atouchier à tels saintuaires s'il n'est jeun[591] et sobre et
sanctifié par confession et par pénitence[592]. Mais pour ce que nous avons
cy fait mencion de la rémission des péchiés, nous voulons cy deviser et
parler de la miséricorde et de l'indulgence des péchiés qui là fu establie.
Les prélas qui là furent présens establirent ce pardon que quiconque
viendroit au lendit au temps que nous avons nommé pour aourer les
saintuaires, pour quoy[593] il fust confés et repentant de ses péchiés, les
deux parties de la pénitence de ses péchiés luy seroient relaschiés, de
quelque péchié que ce feust; et, plus encore, que il povoit faire
parçonniers du fruit de sa voie, sa femme, ses enfans et ses amis, pour
quoy ils feussent en tel point qu'ils le péussent avoir.
Note 590: _En la quarte fère._ «In junio mense et in hebdomada
secunda, in jejunii scilicet quatuor temporum quartâ feriâ.»
Note 591: _Jeun._ A jeun.
Note 592: Ce passage prouve assez bien, il me semble, contre
l'opinion de beaucoup d'antiquaires, que le premier objet de
l'institution du _lendit_ ou _landit_, ou foire de Saint-Denis, fut
d'exposer et de laisser voir les reliques précieuses que l'église se
glorifioit de posséder. Comme les religieux ne pouvoient s'astreindre
à recevoir toute l'année les dévots que l'espérance de contempler la
chemise et la ceinture de la sainte Vierge, la couronne d'épines, les
clous et partie de la croix du Sauveur, etc., etc., auroit chaque
jour attirés en foule, on assigna, on _indiqua_ trois jours de
l'année pendant lesquels on seroit admis à les adorer. Ces trois
jours prirent le nom de «temps indiqué, _indictum_,» vulgairement
l'_indict_ ou _lendit_. En même temps, une somptueuse foire ne manqua
pas de se tenir et d'obtenir de grands priviléges auxquels l'abbaye
de Saint-Denis perdoit fort peu de chose. On a souvent fait honneur à
Charles-le-Chauve de l'institution du lendit; il est probable que
cette solennité remonte à l'époque primitive de la célébrité des
reliques de l'abbaye de Saint-Denis. Tant que le catholicisme fut la
seule religion de la France, le _lendit_ resta fidèle aux motifs de
sa fondation; mais, au temps des protestants, les châsses et les
sanctuaires cessèrent de s'ouvrir, et le _lendit_ ne fut plus qu'une
grande foire surveillée par MM. les suppôts de la police.
Note 593: _Pour quoi._ Pourvu que.
Et ce firent et establirent tous les prélas qui là furent, arcevesques,
évesques, abbés, desquels les noms sont cy mis. Premièrement, le pape
Léon; Turpin, l'arcevesque de Rains; Justin, arcevesque de Mont-Laon;
Johan, arcevesque de Lyon; Arnoul, arcevesque de Tours; Pierre,
arcevesque de Milan; Orsent, arcevesque de Ravenne; Théodore, arcevesque
de Penthapole de Libie; Haimbert, arcevesque de Sens; Gosbert,
arcevesque de Bourges; Grimaud, arcevesque de Rouen; Achilas, arcevesque
d'Alixandre; Théophile, patriarche d'Antioche; Umbert, évesque de
Saintes; Guibert, évesque d'Orléans; Jehan, évesque d'Abranches;
Giuffroy, évesque de Noyon; Israël, évesque de Mez; Rodulphe, évesque de
Cambray; Goubert, évesque de Troyes; Richart, évesque d'Amiens; Rotard,
évesque de Flandres; Geron, évesque de Pavie; Hardoin, évesque de
Versel; Eusèbe, évesque de Boulongne; Estienne, évesque d'Auguste;
Marchaire, évesque de Belge; Fromont, évesque de Liége; Robert, évesque
de Soissons; Anthonie, évesque de Placence; Torpe, évesque de Pise;
Désier, évesque de Langres; Licon, évesque d'Angiers; Lupicus, évesque
de Valence; et Fortunas, arcediacre de cette églyse. Ces deux mistrent
le suaire nostre Seigneur sur le corps d'un mort qui maintenant fu
résuscité.
Ce miracle voult faire nostre Seigneur devant son peuple, si comme je croy,
pour ce qu'il feust lumière de foy et de créance aux présens, et après à
ceulx qui après luy vendroient. Tous les prélas qui là furent et tous ceulx
que nous nommerons après distrent qu'ils eurent veu ce miracle qui estoit
œuvre de Dieu, le Père tout puissant.
Les abbés furent Fourré, abbé de Saint-Denis en France; Florent, abbé de
saint Benoit du Mont-Cassin; Lupicius, abbé de Lyon; Pierre, abbé de Laon;
Serges, abbé d'Angiers; et Serges, abbé de Rains; Jehan, abbé de Châlons;
Pierre, abbé de Nivelle; Aubert, abbé de Saint-Quentin-du-Mont; Jehan, abbé
de Saint-Quentin en l'Isle; Carbonel, abbé de Limedon; Rabode, moyne de
Saint-Praiest, et Guidon de ce meisme lieu; Anthoines, évesque de Verdun;
Ponce, évesque d'Alle; Nicholas, arcevesque de Vienne; et Soltain, son
arcediacre; Dasée, évesque de Thoulouse; Machaire, évesque de Troyes; et
Antoine, un sien arcediacre; Raimbaut, évesque de Marseille; Rigomers,
évesque de Meaulx. Tous ces prélas qui cy sont nommés et mains autres
dignes personnes conformèrent par leurs scaulx celle constitution que
l'empereur establit, et demourèrent là un mois et trois jours pour garder
les saintes reliques à l'honneur de Dieu et au profit du peuple.
Mais avant qu'ils se départissent[594], l'empereur leur fist une requeste
et leur dit en telle manière: «Seigneurs tous qui cy estes assemblés, vous
premièrement, sire pape de Romme, qui estes chief de toute crestienté, et
trestous seigneurs prélas, arcevesques, évesques, abbés, je vous requiers
que vous m'octroiez un don.» A ce respondit Turpin, l'arcevesque de Reims,
pour tous:
«Très-doulx empereur et sire, quanqu'il te plaira à requerre, nous te
octroions doulcement et de bonne volenté.»--«Je vueil donc,» dist-il, «que
vous et devant tous dessevrez de la compaignie de Dieu et de sainte Églyse,
tous ceulx qui empescheront et destourberont en quelque lieu que je muire,
que le corps de moy soit apporté à Ais-la-Chapelle et mis en sépulture. Car
je désire à estre là mis honnourablement et en la manière que l'en doit roy
et empereur mettre en sépulture, sur tous autrès lieux.»
Note 594: Dans la chronique latine, cette requête de Charlemagne est
faite à plusieurs années de là, mais à peu près dans les mêmes
termes, ainsi que les réponses des prélats.
L'apostole et tous les prélas qui là furent assemblés obéirent à la
requeste l'empereur. A tant se départirent, et retourna chascun en sa
contrée, en loant et glorifiant le roy qui règne et régnera par tous les
siècles des siècles. Amen.
Cy endroit peut-on demander coment les saintuaires et la bonne foire du
lendit furent puis translatés en France. Les saintuaires sont en l'églyse
monseigneur Saint-Denis, et la foire du lendit siet entre Saint-Denis et
Paris. La raison pourquoy ce avint si fu telle: Charles-le-Grant, dont nous
avons parlé et parlerons encore cy après, eut un fils qui Loys eut à nom,
roy fu et empereur. Cil Loys eut quatre fils de diverses femmes, Lohier,
Pepin, Loys et Charles. Charles si fu leur frère de père tant seulement, et
fils de la royne Judith que le père espousa dernièrement. Après la mort du
père, l'empire fu départi aux quatre frères. Lohier eut l'empire
d'Alemaigne, Loys le royaume d'Acquitaine, Pepin eut celui de Lombardie, et
Charles le royaume de France.
Entre les frères monta contens pour la terre; les trois frères guerroièrent
Charles, premier pour ce qu'il leur sembloit avoir en partie le plus noble
royaume; merveilleux ost amenèrent contre luy, et il se rappareilla d'autre
part encontre eulx moult efforciement.
Au temps de lors estoit l'églyse de Saint-Denis en France couverte d'argent
par-dessus les martirs; et pour ce que le roy n'estoit pas encore si riche
d'avoir qu'il peut moult grans osts conduire sans aide, il vint à
Saint-Denis au couvent et à l'abbé, et parla ainsi et leur dist: «Beaux
seigneurs, j'ai mestier d'avoir[595], pour mes guerres maintenir; et vous
avez couverture d'argent sur vostre moustier qui de riens ne vous sert; je
la prendrai s'il vous plaist; et si Dieu me donne victoire de mes ennemis,
je le vous rendray largement, et recouvriray l'églyse aussi richement ou
plus comme elle est maintenant.»
Note 595: _J'ai mestier d'avoir._ J'ai besoin de secours.
L'abbé et le couvent respondirent: «Sire, faites vostre volenté et vostre
plaisir de ce que nous avons.» Le roy prist l'argent, son ost conduist
contre ses ennemis, et eut victoire par l'aide de nostre Seigneur. Pas
n'oublia les convenances qu'il eut à l'abbé et au couvent. A l'églyse vint,
et leur dist: «Seigneurs, je vous ay telle chose en convenant; prest suy
que je le face, et vous aurez conseil que vous prengiez en eschange de
ceste chose ces reliques et la foire du lendit, que mon ayeul le grant
Charles establit à Ais-la-Chapelle. Je vous délivreray et reliques et foire
à tousjours-mais, et le feray cy venir aussi franchement et à telles
coustumes comme par-devant ala.» Eulx se consentirent et eurent conseil
qu'ils préissent les saintes reliques et la foire du lendit. En telle
manière fu-elle en France translatée.
_Cy fine le tiers livre des fais et gestes le fort roy Charlemaines._
LE QUART LIVRE DES FAIS ET
DES GESTES LE FORT ROY
CHARLEMAINES.
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