ANNEE: 800.

_Coment l'empereur fist querre les reliques, et coment ils furent tout

purgiés par confession avant que ils les trovassent; de la prière

l'empereur Charlemaines et d'un miracle qui avint._

De ceste requeste fu moult lié l'empereur d'Orient: débonnairement lui

octroya ce et autres choses quanques il luy plairoit à prendre. A tant se

départirent; Charles retourna à ses arcevesques, évesques, abbés, moynes et

autres gens de religion, et à ceulx de ses princes qui plus estoient sages;

et leur demanda conseil comment le hault saintuaire devoit estre traittié

et mené plus honnestement et plus religieusement. Et l'empereur de

Constantinoble repaira à son clergié et à ses barons, pour enquerre où les

saintes reliques estoient repostes; car il ne savoit encore pas où sainte

Hélaine, la mère le premier Constantin, avoit mis ce saint trésor né en

quel lieu il estoit.

Lors luy respondirent ainsi: «Sé tu veux touchier ou prendre une partie des

peines nostre Sauveur, digne chose seroit que l'abitacle de foy (ce sont

les cuers de nous péchieurs) feussent avant nettoiés, par confession de

vraie repentance, et que les espines et les chardons de nos piés feussent

avant escartés et estrepés[574], par le jeune de trois jours; et que les

greniers de nos cuers feussent avant remplis du fruit de vraie pénitence;

et lors pourroit-on dignement approchier des saintes reliques.»

Note 574: _Estrepés._ Arrachés.

L'empereur Constantin loua moult ce conseil, et maintenant commanda que il

fust ainsi fait. Le clergié et les barons alèrent et enseignèrent le lieu

où les saintes reliques estoient, et firent tant qu'ils trouvèrent ce saint

trésor. Lors eslut l'empereur douze personnes pour les reliques traittier;

mais il leur commanda qu'ils jeunassent, avant, trois jours.

Ces choses ainsi faittes, les deux empereurs vindrent au lieu de la

confession où les saintes reliques estoient reposées; tout aussi tost

comme les empereurs furent ens entrés, il se laissa chéoir sur le pavement,

et se confessa de bon cuer de ses péchiés à un saint arcevesque qui avoit

nom Eborin, et commanda à sa gent qu'ils feissent tous ainsi. Quant tous

furent confès, le clergié d'Orient et d'Occident commencièrent à chanter

seaumes et litanies. Tandis comme ils chantoient ainsi, les douze sains

hommes s'appareillèrent à ouvrir la sainte mémoire de nostre rédemption.

Avant qu'ils attouchassent le lieu des saintes reliques, ils demandèrent

entre eulx lequel y mettroit plus tost la main. Lors commencièrent à crier,

ainsi comme sé ce feust par le Saint-Esprit, que les saintes reliques qui

le chief nostre Seigneur avoient atouchié féussent avant traites, pour ce

que nostre Seigneur Jhésu-Crist qui nous délivra de mort est nostre chief.

Lors s'approucha un évesque grec, de la cité de Naples, qui avoit nom

Daniel, homme honnourable et digne en vie et en mœurs; en grant dévocion de

plours et de larmes prist la chose en quoy la sainte couronne estoit, et

quant il l'eut deffermée et ouverte, si grant odeur et si très-doulce en

issit et espandit sur tous ceulx qui là estoient, qu'il leur sembla qu'ils

estoient en un paradis terrestre.

Charles l'empereur mist les genoulx à terre, et fist à Dieu une oroison par

grant dévocion, et dist: «Sire Dieu tout puissant, qui fourmas tout le

monde et mesuras ciel et terre à ta pauline, et tout quanques il contient,

et qui siés au throsne de la majesté, sur chérubins et sur toutes les

ordres du ciel, et tournes et mues merveilleusement et puissamment, je te

prie que tu daignes recevoir la prière de ton sergent. Je te requiers donc,

beau sire Dieu, de cuer dévot et humble, en la présence de ta majesté, que

tu veuilles souffrir que je puisse porter une partie de tes saintes peines,

et que tu veuilles monstrer visiblement à ce peuple qui est cy présent les

miracles de ta glorieuse passion, si que je puisse monstrer au peuple

d'Occident de tes peines vraiement, en telle manière que aucuns mescréans

ne puissent plus doubter que tu ne aies ce souffert, et paine éue en la

sainte croix corporelement, soubs la couverture de nostre fresle humanité.

Tu es sire de tout et fourmas toutes choses quant elles n'estoient pas. Tu

plungas au parfont lac du puis d'enfer les mauvais anges qui contre toy

péchièrent et chaïrent par orgueil; là sont et seront tourmentés

perpétuelement. Si te prie que tu daignes orendroit encliner les oreilles

de ta pitié aux prières de moy pécheur, et que tu m'octroies ce que je te

requiers.»

Quant l'empereur eut ainsi aouré nostre Seigneur, nostre Seigneur monstra

bien qu'il avoit oï sa prière, par un miracle qui bien fait à raconter. Car

une rousée descendit du ciel maintenant qui arousa le fruit de la sainte

couronne, si que les espines flourirent maintenant et rendirent si

très-grant odeur et si très-doulce, que ceulx qui au temple estoient

prièrent nostre Seigneur qu'ijs feussent tousjours mais en ce point et que

jamais celle odeur ne leur faulsist. Tant estoient en grant délit, qu'ils

ne cuidoient mais ainsi estre en ce siècle corporelement. Si grant clarté

et si merveilleuse resplendisseur estoit partout céans, que chascun cuidoit

estre vestu de robe du ciel. Les malades qui là estoient ne souffrirent nul

mal ainsi comme ils faisoient devant; ains cuidoient estre garis ainsi

comme s'ils feussent en paradis. L'empereur Charles se leva d'oroison ainsi

comme s'il se levast de dormir; moult fut lie du miracle et de la vision;

lors commença à dire avec David le prophète ces paroles du Pseaultier:

_Exaudi, Domine, vocem meam quia clamavi ad te_, etc. Si vault autant à

dire en françois comme: «Beau sire Dieu, oï la voix dont je crie à toy;

aies merci de moy, et oyes mes prières.» Mains autres seaulmes du

Pseaultier dist tous jusques à la fin; et les prélas et tout le clergié

chantoient, tandis, _te Deum laudamus_, par grant dévocion.

Quant les loanges de ce miracle furent finées, l'empereur termina son

oroison et dist: _Inclina aurem tuam mihi, Domine, et exaudi verba mea_,

etc. Si est autant à dire en françois comme: «Sire, encline à moy tes

oreilles, et escoute mes parolles.»

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 165 / 316 题