ANNEE: 800.

_Coment l'empereur et sa gent furent reçus en Constantinoble, et coment les

deux empereurs délivrèrent le sépulcre et toute la sainte terre des

Sarrasins, et restablirent le patriarche. Des grans richesces que

l'empereur grec apareilla pour donner à l'empereur Charles; coment

l'empereur refusa, puis coment il requist les saintes reliques._

Tant eut l'ost erré que ils vindrent en la cité de Constantinoble; sé ils

furent honnourablement receus de l'empereur et du peuple, ce ne fu pas à

demander. Oultre passèrent les deux empereurs et leurs osts jusques à la

cité de Jhérusalem. Les Sarrasins occirent et chacièrent, et délivrèrent la

cité et tout le royaume de tous les mescréans. Au patriarche et à la

crestienté rendirent et restablirent ce qu'ils avoient devant perdu.

Et quant la cité et tout le païs refu mis en bon point, l'empereur

Charlemaines demanda congié à l'empereur des Grieux, de retourner en

France; mais cil qui sage estoit et avisé en telles choses, ne béoit

pas[567] que luy né sa gent s'en partissent ainsi, sans riens avoir du

sien. Lors requist et pria à l'empereur Charlemaines que au moins demourast

jusques au lendemain, se plus ne luy plaisoit à demourer. Et cil qui aussi

débonnaire estoit comme un aignel, luy respondit de lie cuer qu'il feroit

ce qu'il vouldroit, et qu'il demoureroit trois jours, sé il voulloit; car

il cuidoit qu'il le voulsist retenir, pour ce qu'il eust mestier de luy et

de sa gent pour aucune guerre; mais pour ce ne le voulloit-il pas faire,

fors pour luy honnourer tant seulement de dons.

Note 567: _Béoit._ Désiroit.

Ainsi demoura celle journée, et lendemain, avant le jour, il fist son ost

appareiller pour retourner en France. Au patriarche, aus évesques du païs

prist congié humblement et dévotement; mais l'empereur de Constantinoble

eut tandis fait appareiller, au-dehors de la porte de la cité, en une grant

place droit emmi la voie de l'empereur, la noblesse de toutes manières de

richesces[568], destriers, pallefrois, divers oiseaux de proie, pailes et

draps de soie de diverses couleurs, et toute la gloire de pierres

précieuses.

Note 568: _La noblesse, etc._ Notre traducteur semble avoir ici mal

lu le texte latin qui porte: «Animalia multi generis iàm bestiarum

quâm volucrum variora, variique coloris pallia.... præparari

fecit.»

Quant l'empereur Charles sceut que il faisoit tel appareillement, il manda

ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux, qu'il feroit de ceste

chose, et s'il prendroit ce que l'empereur avoit fait appareiller ou non:

tout n'eust-il[569] courage de rien prendre que l'empereur lui offrist;

mais ainsi le voult faire pour oïr le conseil de sa gent.

Note 569: _Tout n'eus-il courage._ Bien qu'il n'eût envie.

Lors respondirent tous les prélas et les princes, que jà par leur conseil

n'en seroit rien pris; car il sembleroit qu'ils feussent là venus pour

avoir soudée de leurs voies et de leur travail; né ne sembleroit pas qu'ils

eussent fait pélerinage pour la sainte terre délivrer des mains des

Sarrasins pour dévocion né pour charité qu'ils eussent vers nostre

Seigneur, mais pour gaigner et acquérir richesces; et lui-meisme qui avoit

si grant nom de bonté par tout le monde en seroit diffamé. Car on diroit

qu'il ne seroit pas là venu par dévocion, mais par fine convoitise et pour

acquerre autrui terre et autrui royaume, et pour assembler en ses trésors

autrui richesces.

Moult fu l'empereur lie de ces nouvelles, quant il oït tel conseil, comme

il désiroit et comme il avoit proposé en son cuer. Lors commanda que l'en

déist tout coiement aux chevetains de l'ost qu'ils se hâtassent de passer,

et l'en commanda à ceulx qui conduisoient les eschièles que chascuns

commandast en sa langue à sa gent (pour ce qu'ils avoient gens de diverses

nacions), que nul ne feust si hardi qu'il méist la main à chose que on lui

offrist, et que nul n'y jetast l'ueil par convoitise.

Ainsi les fist l'empereur introduire et admonester avant qu'ils ississent

de la cité. Lors s'esmurent tous ainsi comme il l'avoit commandé; et quant

ils vindrent au lieu, ils trouvèrent tout ainsi comme on leur avoit dit; si

avant vindrent que ils peurent légièrenient choisir[570] et véoir les grans

richesces qui là estoient assemblées.

Note 570: _Choisir._ Examiner, distinguer.

Lors Constantin l'empereur d'Orient appella Charles l'empereur de France;

et lui dist en telle manière:

«Sire, chier amy, roy de France et empereur auguste, je te requiers

humblement, par amour et par charité, que toy et l'ost prengniez et

eslisiez à vostre plaisir de ces richesces, qui pour vous et pour vos gens

sont assemblées; et bien me plaist encore que vous les prengniez toutes.»

Lors luy respondit l'empereur Charles que ce ne feroit-il en nul manière;

car luy et ses gens estoient là venus pour les célestiales choses acquerre,

non mie pour terriennes richesces, et qu'ils avoient souffert de bon cuer

les travaulx et voie pour la grâce nostre Seigneur, non mie pour la gloire

de ce monde.

En telle manière estrivoient[571] les deux empereurs, en contens de charité

et d'amour. L'un ne cessoit d'ammonester l'autre, qu'il presist de ses

richesces par charité; l'autre se deffendoit que il ne brisast son propos.

L'empereur d'Orient lui mettoit au devant que grant honte seroit à luy et à

sa gent s'il ne prenoit aucune chose, et s'il s'en retournoit ainsi en

France sans aucuns dons; et puis disoit après qu'il esconvenoit qu'il

presist aucuns joyaux, non mie pour loier de son travail, mais pour

monstrer aux gens de son païs quant il seroit retourné, et en tesmoignage

de la grâce et de la miséricorde nostre Seigneur, et que il eut esté en ces

parties. Et sans faille, l'empereur Charles avoit moult pensé la nuit

devant, si comme il dist puis à ses barons, que ce seroit bonne chose et

honneste qu'il emportast aucun saintuaire ès parties d'Occident qui

feussent au peuple aliances à Dieu[572], et matière d'amour et de dévotion.

Pour ce respondit à l'empereur Constantin en telle manière:

«Or, scay-je bien», dit-il, «que le Saint-Esprit te fait ce dire; car ce

meisme avois-je huy pensé et désiré de tout mon cuer. Mais m'entencion

n'est pas que je emporte rien de ces choses amassées devant moy, pour ce

que je serois plus tost soupçonneux en ce fait de convoitise que de

charité. Mais honneste chose seroit que j'emportasse chose qui feust

exemple de pitié au peuple d'Occident. Et pour ce me consentirois-je à ta

prière, sé tu veux oïr ma requeste et eslire telle chose que je péusse

porter honnestement.»

Note 571: Estrivoient. Luttoient.

Note 572: «Quod occidentalibus partibus gratiæ Dei pignus esse

videretur.»

Lors luy respondit l'empereur Constantin que moult désiroit oïr sa

requeste, et lui octroya qu'il requéist quanques il voudroit. Lors luy

décovrist l'empereur Charles son cuer; si dist ainsi:

«Je te requiers donc que tu m'octroyes des peines[573] de la passion nostre

Seigneur Jhésu-Crist, qu'il souffrit en la croix pour nous péchieurs; pour

ce que ceulx de nos parties d'Occident qui, pour la rémission de leurs

péchiés, ne peuvent çà venir, aient et voient sensiblement aucune

remembrance de nostre Seigneur et de sa passion, par quoy leurs cuers

soient amolis par pure dévocion, et que la pitié et la passion nostre

Seigneur Jhésu-Crist les amaine à fruit de pénitence.»

Note 573: _Des peines._ C'est-à-dire, sans doute: _des instruments

de supplice_

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 163 / 316 题