ANNEE. 800.

_De son sens et de sa lettreure. Coment clergié vint en France par Alcuin,

son maistre, et des deux moines Escos qui enseignèrent les gens de

sapience, pour l'amour de Nostre-Seigneur. Coment il honora toujours

l'Eglyse de Rome, et d'aucunes incidences._

[533]Les grans clers et mesmement les maîtres des ars libéraux tenoit en

grant honneur; les ars et les maistres aimoit pour ce qu'il en savoit, car

il en eut assez apris en sa jeunesse[534]. En ce temps estoit l'estude de

théologie et de philosophie ainsi comme toute mise en oubli, et les estudes

de la divinité[535] ainsi comme entre laissiées toutes. Si avint en son

temps, comme Dieu l'eut ordonné devant, que deux moynes d'Escoce arrivèrent

en France; si estoient passés oultre avec marchéans de la Grant-Bretaigne.

Ces moynes estoient merveilleusement sages ès choses corporeles et ès

divines escriptures. Preudomes estoient; n'autre marchandise ne menoient

fors qu'ils désiroient que le monde feust enseigné et introduit de leur

doctrine. Pour ce preschoient entre eulx deulx par chascun jour au peuple:

«Sé aucun est convoiteus d'apprendre science, si viengne à nous et

apreingne.» Si longuement et si persévéramment crièrent parmy le monde où

ils aloient, que tout le monde s'enmerveilloit; et cuidoit aucuns qu'ils

fussent fols et desvés[536].

Note 533: Le commencement de ce chapitre est encore extrait de la

_Vita Caroli Magni, d'Eginhard, cap. XXV_.

Note 534: Ici notre traducteur quitte Eginhard et s'attache au moine

de Saint-Gall, qui écrivit deux livres intitulés: _De gestis Caroli

Magni regis Franc. et imp. libri duo_. Le moine adressa cet ouvrage

en 883 à l'empereur Charles-le-Gros. Je sais bien que les érudits le

traitent avec beaucoup de mépris; ils se fondent sur quelques fables

évidentes, sur quelques fautes palpables de chronologie, pour

révoquer en doute tous les autres récits et, pour ainsi dire, toutes

les autres dates. Il faut se contenter de remarquer que ce moine

écrivoit dans un âge avancé, soixante-neuf ans après la mort de

Charlemagne; qu'il jouissent de quelque considération, puisqu'il

adressoit son travail au petit-fils du héros de la France; enfin

qu'il se représentoit Charlemagne, non pas d'après le type de

grandeur que nous nous faisons, mais d'après celui que ses

contemporains comprenoient. Un demi-siècle après sa mort, Charlemagne

étoit déjà un être surnaturel. Nous retrouvons dans le moine de

Saint-Gall moins la physionomie de Charlemagne que l'expression de

l'opinion publique vers la fin d'un siècle dont Charlemagne avoit

encore éclairé les premières années.

Note 535: _Divinité._ Théologie. Les Anglois ont conservé ce mot dans

le même sens.

Les grandes chroniques de France (2/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 150 / 316 题