_Des cinq batailles que il fist contre divers gens_.
[232]La première bataille qu'il emprist fu contre le duc Gaiffier
d'Acquitaine, que son père le roi Pepin n'avoit pas encore bien menée à
fin, si comme nous proposons à dire ci après plus plainement.
Note 232: _Eging. vit. C. M_.--V.
[233]Quant cette guerre fu finée et du tout achevée, il emprist après
bataille contre les Lombars, à la prière l'apostole Adrien, pourcequ'ils
déshéritoient l'Églyse de Rome. Cette guerre meisme avoit commenciée le roi
Pepin son père, à la requeste de l'apostole Estienne, contre le roy
Aistulphe que il assist en la cité de Pavie et le contraint à ce qu'il jura
rendre à l'Églyse de Rome tout quanque il luy avoit tollu. Mais le roy
Charlemaines, puis qu'il eut la guerre entreprise, ne fina jusques à tant
qu'il prist le roy Desier et son fils Adagisse et envoyez en essil, et
Ruogause, le prévost de la duché d'Acquilée[234] qui contre lui
appareilloit guerre; de tout le royaume de Lombardie ordonna à sa volonté
et le donna à un sien fils qui avoit nom Pepin.
Note 233: _Eginh. vit. C. M_.--VI.
Note 234: _Le prevost de la duchée d'Aquilée_. «Ruodgandum
Forojuliani ducatûs præfectum.» C'est le _Frioul_.
[235]Après ces deux guerres fut reprise la tierce contre les Saisnes qui
estoit ainsi comme entrelaissiée. Guerre n'eut oncques le roy plus longue
né plus cruelle, né qui plus grevast né traveillast le peuple de France.
Car les Saisnes, qui sont crueulx par nature, et qui au temps de lors
estoient encore mescréans et contraires à notre foi, ne tenoient pas à mal
fait de briser foi né serment, comme ceulx qui n'estoient de nulle foi. La
raison pour quoi la paix ne pouvoit estre gardée entre les Saisnes et les
François estoit pour ce que la marche[236] des deux royaumes estoit en
plaines, fors en aucuns lieux où il a montaignes et boscages. Là faisoient
souvent tençons, rapines et occasions. Et François qui plus ne peuvent ce
souffrir coururent sur eus comme sur chiens; lors se prindrent à combattre
les uns contre les autres, et fu la guerre commencée d'une part et d'autre
par grant effort qui dura trente-trois ans continuellement, à grant dommage
des deux parties, et plus grand sans comparaison des Saisnes que des
François. Si péust la guerre estre légièrement finie sé ne fust la
déloyauté des Saisnes. Car quant le roy les avoit desconfits si qu'il leur
convenoit venir à merci, ils ne tenoient pas après né foy né loyauté né
convenances qui eussent esté, ains recommencioient la guerre quant le roy
estoit retourné en France. Longue chose seroit à raconter quantes fois ils
furent vaincus et surmontés par armes et se mistrent du tout en la merci du
roy et donnèrent tels ostages comme il demandoit. Les messages que le roy
y envoioit receurent plusieurs fois, et furent aucunes fois si domptés
qu'ils promistrent qu'ils recevroient la foi crestienne. Mais aussi comme
ils estoient près et légiers à ce faire, aussi légièrement aloient-ils au
contraire, si que l'en ne pouvoit pas bien savoir auquel de ces deux choses
ils estoient plus prests. Au premier an mesme que la guerre fut commencée
firent-ils ceste mutation. Mais le grand cuer et le ferme propos du roy,
qui toujours duroit lui-meismes en prospérité et en adversité, ne peut
oncques estre vaincu par la légièreté qui estoit en eus, né lassé pour
paine né pour travail. Car il ne souffrit oncques qu'ils portassent sans
paine nul dommage qu'il receust par eus, que il ne les vengeast tantost, ou
par luy ou par ses menistres. Toutes voies furent-ils si menés à la parfin,
que tous les plus grans et les plus nobles qui la guerre avoient toujours
maintenue vindrent à merci et se mistrent du tout à sa subjection sans
contredit. Dix mile hommes en prist et femmes et enfans de ceulx qui
habitoient deçà et delà le rivage d'Albe[237], et les espandit en divers
lieux parmi le royaume de France[238]. Le roy leur demanda s'ils voulloient
laissier la mescréandise de leurs idoles et recevoir la foy crestienne, et
habiter entre François comme un meisme peuple et une meisme gent. A ce
s'accordèrent volontiers, et ainsi fut la guerre finée qui long-temps avoit
duré[239]. Le roy ne se combattit contre eus en champ de bataille que deux
fois. La première si fu de lez une montaigne qui est appellée Osnegi, en un
lieu qui a nom Theotmell[240]; et la seconde si fu sur le fleuve du
Haza[241]. Ces deux batailles furent en un meisme mois et assez tost l'une
après l'autre. Et en ces deux parties de batailles furent-ils si durement
desconfis, que nul ne fust puis qui osast guerre mener, né contrester à sa
venue, sé ce ne furent aucuns qui se fioient ès forteresces d'aucuns lieux.
En ces deux devant dittes batailles furent occis des plus grans et des plus
nobles du royaume de France et des Saisnes. Au trente-troisiesme an de son
règne fut cette guerre finée. Si n'avoient pas les François tant seulement
guerre aux Saisnes, ains leur sourdoient pluseurs batailles et grans en
diverses parties du monde en un meisme temps qui, par la diligence et par
le grant cuer du roy, furent si bien et si sagement adménistrées, que l'en
se doubte lequel fait plus à merveillier, ou la bonne fin et la glorieuse
fortune, ou le sens et la pacience du roy. Car cette bataille commença deux
ans devant celle de Lombardie, et fu tousjours maintenue sans cesser; et
les autres qui en divers lieux estoient sourdies, refurent admenistrées
sans entrelaissier. Si sage et de si noble cuer estoit le roy qu'il
n'eschiva oncques travail né ne doubta péril qu'il ne receust les guerres
et les batailles quant elles y sourdoient. Si sage et si discret estoit en
recevoir le temps si comme il venoit que jà pour ce ne fut plus eslevé en
son cuer pour ses grans victoires, né plus mat né plus confus pour nulle
adversité.
Note 235 _Eginh. vit. C. M_.--VII.
Note 236: _La marche_. La limite.
Note 237: _D'Albe_. De l'Elbe.
Note 238: _De France_. Ajoutez: _Et de Germanie_.
Note 239: _Eginh. vit. C. M_.--VIII.
Note 240: _Theotmell_. «Juxta montem qui Osneggi dicitur, in loco
_Theotmell_ nominato.» C'est aujourd'hui Dethmold; en Westphalie, et
avant la victoire de Charlemagne, la défaite de Varus avoit déjà
illustré les mêmes lieux. M. Guizot a eu bien tort de dire, dans les
notes de sa traduction d'Eginhard et d'après les Bollandistes, que
Dethmold étoit dans l'évêché d'Osnabruck. Cette ville dépend de
l'évêché de Paderborn.
Note 241: _De Hasa_. C'est la traduction du latin: «_Apud Hasam
fluvium_. La _Hase_, rivière de Westphalie.
[242]La tierce de ses batailles fu en Espaigne et en Gascogne, en ce meisme
temps que celle de Sassoigne duroit moult efforciement. Si trespassa les
mons de Pirene; chastiaux et cités prist partout là où il ala, puis
retourna en France, sain et entier à tout son ost, sé ce ne fust un poi de
meschief qui luy avint à son retour, au trespasser des mons, par le malice
des Gascons.
Note 242: _Eginh. vit. C. M_.--IX.
[243]La quarte de ses batailles fu contre les Bretons qui habitent en une
partie de France par devers Occident, sur la grant mer. Car en ce temps
n'estoient pas obéissans[244] au royaume de France, (jà soit ce que nous
trouvons escript ès gestes du roy Dagobert que le roy de cette Bretaigne,
qui avoit nom Judicael, lui fist hommage de tout son royaume[245]). En
cette besoigne envoya le roy Charlemaines aucuns de ses princes qui la
terre mistrent en subjection.
Note 243: _Eginh. vit. C. M_.--X.
Note 244 _Obéissans au royaume_. Les textes imprimés d'Eginhard
portent: _Dicto audientes non erant_. La traduction de nos chroniques
prouveroit qu'il y avoit: _Dicto obedientes_, ce qui vaut évidemment
mieux.
Note 245: Cette phrase est du traducteur.
(Voy. _Dagobert I, A° 635_.)
La quinte de ses batailles si fu en Italie, en Puille et en Calabre et en
terre de Labour, contre le duc Aresige. Mais le duc se mist du tout en sa
volonté sans bataille faire, et luy envoya ses deux fils, Raymont et
Grimaut, qui grant avoir luy donnèrent pour avoir sa paix et sa concorde;
Grimaut le mainsné retint en ostage, et Raymont l'ainsné renvoya à son
père, et avec luy les messages, pour recevoir la féaulté de la gent de la
terre. A tant vint à Rome pour l'apostole honnourer et aourer, puis
retourna en France.